Survie

DOSSIER SPECIAL RDC : A FLEUR DE PRESSE : Arrière-pensées européennes

(mis en ligne le 1er septembre 2006) - Victor Sègre

Le Monde diplomatique, Arrière-pensées européennes, Raf Custers, 01/08 : « L’Union Européenne a manifesté un volontarisme peu habituel en politique étrangère, lors du sommet des 23 et 24 mars 2006 à Bruxelles, en décidant l’envoi d’une nouvelle force militaire en République démocratique du Congo (RDC). [...] Cette nouvelle opération porte le nom d’Eufor-RDC. La première mission, l’opération“Artémis”, s’était déroulée sous direction française de juin à septembre 2003 dans la région agitée de l’Ituri, dans le nord-est de la RDC. [...] Cette démonstration de force suscite des interrogations sur les motivations profondes des européens. L’Union Européenne maintient qu’elle a pris l’initiative fin décembre 2005, à la demande formelle de l’Organisation des Nations unies (ONU) [...]. Pourtant, les déclarations des ambassadeurs belges et hollandais en RDC autorisent à croire que c’est plutôt l’Union qui a soufflé aux Nations Unies l’idée d’une force européenne. La proposition aurait été faite par l’intermédiaire de M. Jean-Marie Guéhenno, secrétaire général adjoint français de l’ONU. En effet, l’Union a décidé de muscler ses capacités autonomes d’intervention, surtout en Afrique. [...] Dans un document publié fin 2005, la Commission de Bruxelles affirme notamment la volonté d’exercer un rôle politique en Afrique : selon elle, l’Union “ne se contente pas d’apporter son aide au développement, elle est également un partenaire politique et commercial.” [1] [...] Cependant, les débats qui ont eu lieu en Allemagne éclairent les véritables intérêts en jeu pour l’Union. [...] Les résistances ont été vives à Berlin sur l’opportunité d’un tel engagement. [...] Mais, argument décisif, selon le ministre de la défense Franz-Joseph Jung, la“stabilité dans cette région riche en matières premières serait profitable à l’industrie allemande”. Le 1er juin encore, jour du vote au Bundestag, M. Jung répétait que la mission serait avantageuse pour l’économie congolaise ainsi que pour les “marchés internationaux”. Ce discours est en bonne partie fondé sur les études du patronat allemand. [...] D’autres plaident même ouvertement en faveur d’actions aux frontières de la légalité. [2] [...] Cependant, l’Union, emportée par son zèle, a “oublié” de consulter l’Union africaine et la RDC. [...] “Ici, on a commencé par planter le drapeau avant même d’envisager ce qu’il fallait faire”, admet [M. André Flahaut, ministre belge de la défense]. Il impute explicitement la faute de cette précipitation à la France, qui a entrepris une “action « cavaliéresque »”. “S’il n’y a pas de demande de la part du Congo, cela devient une force d’occupation”, a encore ajouté le ministre. »

On doit à l’historien-journaliste Raf Custers une enquête minutieuse sur la généalogie de l’Eufor-RDC, qu’il détaille davantage dans d’autres articles publiés sur Indymedia Belgique. Il se confirme que cette opération militaire qui vise officiellement à sécuriser les élections en RDC est bien une initiative française vêtue d’un manteau européen et déguisé sous une “demande” de l’ONU. Elle a valeur de test dans le projet de réhabilitation des interventions militaires françaises en Afrique, alors que ces dernières ont été de plus en plus souvent dénoncées pour ce qu’elles étaient : des interventions coloniales. Il s’agit à la fois de prendre le contrôle de la diplomatie européenne et d’agir dans un cadre multilatéral (1ère opération Artémis en 1998), d’obtenir une légitimation par l’ONU (Turquoise au Rwanda, Licorne en Côte d’Ivoire) et de placer les futures troupes de maintien de la paix africaine sous contrôle (dispositif de formation RECAMP). Dans une interview récente au Figaro, la ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie déclarait que « La Défense est le seul domaine où l’Europe a vraiment progressé depuis quatre ans. Certes grâce à une forte volonté française, mais pas seulement [...] Il y a six ans, une opération sous drapeau européen aurait été impensable. » En outre, le comité militaire de l’Europe doit bientôt être présidé par le général Bentégeat (actuel chef d’État major des armées françaises) à compter de mai 2007, pour faire fonction, selon sa propre définition, de « Conseiller militaire des responsables politiques européens » et être « la voix des chefs d’état-major des armées des 25 pays européens. » (AP, 12/07)

Si la volonté d’éviter une reprise de la guerre civile par certains candidats malheureux peut sembler légitime, plusieurs observateurs congolais et étrangers (dont Survie, cf. Billets n°148) se sont interrogés sur le coût de l’Eufor-RDC et l’importance des moyens militaires mis en œuvre, au regard de leur absence en amont des élections, qu’il s’agisse d’en finir avec les exactions des multiples milices ou de l’armée congolaise, ou encore d’organiser les conditions d’un réel débat démocratique sur lequel la population puisse avoir prise. Dans un article publié la veille de son assassinat, le journaliste Bapuwa Mwamba confirmait que les congolais « n’ont été associés ni à la conception ni à la concertation du projet de l’Eufor. Totalement ignorées, les autorités congolaises n’ont fait qu’avaliser. Leurs compatriotes ont suivi en spectateurs à la télévision un débat au parlement allemand sur une question concernant au plus haut point leur pays. Quelle frustration ! »

On peut supposer sans trop d’audace que les motivations évoquées dans l’article qui ont emporté la décision des députés allemands (lesquels, à la différence de leurs collègues français, ont la chance de pouvoir s’exprimer sur le rôle de leur armée...) ne sont pas étrangères aux capitaux français, et à quelques autres (les Sud Africains, après avoir tenté de s’opposer à l’Eufor, ont souhaité y être associés). Ainsi que l’explique Colette Braeckman dans un article du même numéro du Monde Diplomatique, développer l’exploitation de certaines ressources minières (cuivre, cobalt, uranium...) dont la demande mondiale va croissante, et qui nécessitent des investissements lourds et de long terme, suppose un minimum de stabilité politique et de légitimité de l’État, lequel doit néanmoins rester suffisamment faible et inféodé pour ne pas pouvoir se permettre de refuser des contrats léonins. On verra bientôt si les pressions internationales pour reconvertir les chefs de guerre en simples politiciens corrompus ont été efficaces. En revanche, il est désormais certain que ce n’est pas l’intérêt des populations qui a été pris en compte.

Victor Sègre

[1COM (2005) 489 final, Bruxelles, 12 octobre 2005

[2Lire « Patrons allemands partisans d’une guerre des matières premières », www.indymedia.be/nl/node/2375

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 150 - Septembre 2006
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