Survie

DOSSIER SPECIAL RDC : Kinshasa entre le 20 et le 22 août ?

(mis en ligne le 1er septembre 2006) - Sharon Courtoux

Que s’est-il réellement passé ?

Vers 18h30 le dimanche 20 août, alors que le président de la Commission électorale indépendante (CEI), Apollinaire Malu Malu, s’apprêtait à annoncer les résultats provisoires du premier tour de l’élection présidentielle, des tirs ont retenti à proximité du siège de Jean-Pierre Bemba [1], principal adversaire de Joseph Kabila dans ces élections. Des éléments armés se dirigeaient vers le centre de presse de la CEI, ouvrant un feu sporadique, puis de plus en plus nourri. La conférence de presse ne peut avoir lieu. L’une des chaînes de télévisions du MLC est alors attaquée. Vers 23 heures, Malu Malu, conduit à la Radio-Télévision nationale congolaises par un blindé des Nations Unies, peut enfin annoncer les 44,81 % des voix obtenus par Joseph Kabila et les 20,03 % obtenu par Bemba. Un fidèle de ce dernier a-t-il été tué durant la soirée comme l’affirme le camp de ce dernier ? Qui a mis le feu au poudre, et pourquoi ? Notons au passage que l’Est de la République démocratique du Congo a voté massivement pour Kabila, l’Ouest, la capitale Kinshasa en particulier, portant son choix sur Bemba.

Le lundi 21 août, plusieurs chars d’assaut de la Garde spéciale de la sécurité présidentielle (GSSP) ont pris position autour de la résidence de Bemba, qui s’y trouvait en compagnie de 14 diplomates composant le Comité international d’accompagnement de la transition (CIAT), dont le chef de la Mission de l’ONU au Congo (Monuc) William Lacy Swing [2]. Ces blindés ont ouvert le feu, détruisant l’hélicoptère du président du MLC garé au fond du jardin. Les diplomates se sont réfugiés dans la cave ; ce n’est qu’au bout de plusieurs heures qu’ils en ont été évacués et amenés au siège de la Monuc à l’issue d’une opération conjointe ONU-Eufor. Pourquoi les chars présidentiels ont-ils attaqué la résidence de Bemba à ce moment précis ? Ce dernier affirme que des éléments de la GSSP l’ont attaqué sans qu’il n’ait commis aucun acte susceptible de l’y inciter. Pour s’emparer de sa personne, pour l’éliminer ? Le camp présidentiel a accusé l’adversaire de Kabila de provocations multiples, notamment de propos incendiaires diffusés sur sa chaîne de télévision [3], et même d’une tentative de « coup de force ». Dans l’entourage du Président, certains affirment que Bemba, ayant fait venir de l’extérieur de la capitale des troupes en renfort de celles qu’il y entretient, représentait désormais une « menace » qui ne pouvait être ignorée. D’autres affirment que les hommes de Bemba ayant fait prisonniers deux éléments de la GSSP, dont l’un encore détenu, l’attaque de sa résidence avait eu pour objectif de libérer ce dernier. Qui dit vrai ? Il est encore trop tôt pour en juger, mais pas grand monde sans doute. Quoi qu’il en soit, des blindés de la GSSP ont bien attaqué la résidence de Bemba le lundi 21 août. Des éléments fidèles à, et aux ordres de, Kabila, ou des éléments « indisciplinés » (comme le suggère un officier congolais proche du Président et peu admiratif de l’initiative) ?

Quant au vote des Congolais, comme me le fait remarquer un ami du Nord-Kivu, l’Ouest a voté contre « l’étranger » Kabila, l’Est pour le même Kabila qui y est considéré comme un Congolais pur sucre, d’aucune façon soumis aux influences ou intérêts rwandais, au contraire.

Et maintenant ?

Une forte pression internationale exercée sur les deux adversaires a amené ces derniers à affirmer leur volonté de poursuivre la procédure électorale selon les règles établies, dans la transparence et sans recours à la force. L’avenir dira ce que valent ces paroles contraintes. Par ailleurs, on s’est aperçu que la loi électorale prévoit que le deuxième tour de l’élection présidentielle doit se tenir 15 jours après la proclamation des résultats définitifs du premier tour par la Cour Suprême (attendue le 29 août). Or, la date du deuxième tour choisie par la CEI, avec l’appui du CIAT, est fixée à fin octobre, ne serait-ce que pour des raisons budgétaires et logistiques. Une belle bagarre semble s’annoncer entre les supporteurs du respect de la loi électorale et ceux des arguments de la CEI et du CIAT. À la pointe du fusil ? Le Congo vit dans l’angoisse le temps qui le sépare du mot final de l’aventure. Un temps pendant lequel on ne sait trop qui est aux commandes. Un temps pendant lequel le président Kabila, en tête du premier tour mais rejeté par les Kinois, et le vice président Bemba, largement devancé mais qui a leur faveur, devront se croiser dans les palais de la capitale...

Une certaine communauté internationale a investi du temps et de l’argent dans ces élections. Car il s’agit d’un investissement : le sous sol de ce pays serait-il moins attirant qu’il aurait attiré moins de « générosité ». Elle a investi sans vraiment se rendre compte où elle mettait les pieds, divulguant à quel point l’ex-Zaïre (qui n’est pas si facile à connaître et à comprendre !) lui est plutôt étranger. Il n’est pas non plus facile de prévoir les événements des semaines à venir. Il faut compter sur le plus long terme, sur les Congolais déterminés à se passer d’une générosité encombrante et à rendre leur pays vivable. Afin que nul ne l’ignore, je l’annonce : il y en a.

Sharon Courtoux

[1Président du Mouvement de libération du Congo (MLC), Bemba, ancien rebelle sanguinaire, fils d’un affairiste mobutiste avec qui il partage ces caractéristiques, a conduit une campagne xénophobe, sur le thème : « je suis 100 % congolais » tandis que Joseph Kabila, qui n’est pas le fils de Laurent-Désiré, est un « étranger » (un Rwandais, Tutsi qui plus est). Louons ceux de ses adversaires qui le jugent sur ses actes et sur ses paroles sans lui rappeler qu’il est le fils d’un métis d’origine portugaise.

[2Cette rencontre avait pour objet la recherche des moyens de « calmer le jeu » périlleux commencé la veille, une rencontre du même ordre avec Kabila étant au programme.

[3Dimanche après-midi, les radios et télévisions du MLC répétaient, au sujet de Kabila, que « les Rwandais pouvaient venir rechercher leur fils ».

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 150 - Septembre 2006
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