Survie

Côte-d’Ivoire : Du pétrole et des pétroliers

(mis en ligne le 1er octobre 2006) - Odile Tobner

Dossier special Noirs dechets

Le scandale du déversement de déchets toxiques dans les décharges d’Abidjan met en lumière de singuliers acteurs. L’affréteur du cargo Probo Koala, naviguant avec un équipage russe, sous pavillon panaméen est la multinationale de courtage de produits miniers et pétroliers Trafigura. Cette multinationale a déjà été citée, en 2001, dans le transport clandestin, sur le cargo Essex, sous pavillon libérien, de pétrole irakien, alors sous embargo, lié au scandale " pétrole contre nourriture ", pour le compte de Ibex, société domiciliée à Paris, dont le siège est aux Bermudes. Parmi les amis français de Saddam, on citait Charles Pasqua et Patrick Maugein, corrézien, proche de Jacques Chirac, qui l’appelle " mon cousin ". En réalité c’est Puma Energy international qui a négocié le déchargement avec la société ivoirienne Tommy pour l’affréteur du transport des déchets pétroliers déversés à Abidjan. Puma Energy international, société de distribution de produits pétroliers dont Trafigura possède la totalité, est domiciliée en Floride avec son siège aux Bahamas. Son site africain est à Pointe-Noire au Congo-B. Les enquêteurs américains sur la trace du pétrole irakien soupçonnent Patrick Maugein d’être le véritable maître de Trafigura. Ce dernier affirme n’avoir aucun lien avec cette société, prétendant que seul son frère Philippe Maugein en aurait été le consultant [cf. Libération, Affaire Maugein : croche-pied de Sarkozy à Chirac, 01/11/2004]. Patrick Maugein, après avoir été l’associé du célèbre Marc Rich, dans la non moins célèbre société Glencore, a créé, en 1999, sa propre société, Soco international, dont le siège est à Londres, société d’extraction et de courtage en hydrocarbures et gaz. En Afrique, Soco possède un site d’exploitation au Congo B, dont les actions se partagent pour 75 % à Soco-EPC et pratiquement le reste à la SNPC (Société nationale des pétroles du Congo). Parmi les dirigeants de Soco, on trouve Olivier Barbaroux, directeur de la Compagnie générale des eaux, responsable du secteur de l’énergie à Paribas, président de la Coparex, société de recherche et d’exploitation d’hydrocarbures, président de Dalkia, société de prestation de services énergétiques, partagée entre Veolia et EDF, membre de la direction de la fondation Veolia environnement. Dans le dernier rapport d’activité de Dalkia on peut lire : " Dalkia est un acteur de premier plan en matière de protection de l’Environnement et de préservation des ressources naturelles ". Ma main droite ignore ce que fait ma main gauche. La France a envoyé à Abidjan quelques experts en protection civile. Le Japon a annoncé qu’il allait consacrer un milliard de francs CFA (1,5 million d’euros) d’aide à la lutte contre cette pollution. Mais, pour l’instant, on ne sait ni d’où venaient les résidus pétroliers mêlés de soude caustique, issus du nettoyage de cuves de pétroliers, transportés par Trafigura, ni qui a permis qu’ils soient déversés dans les décharges d’Abidjan. Les principales responsabilités sont pourtant à ces deux bouts de la chaîne. Les Africains aussi sont aux deux bouts de la chaîne. D’un côté on leur vole leur pétrole, de l’autre on le leur renvoie dans la gueule sous forme de déchets empoisonnés.

Odile Tobner

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 151 - Octobre 2006
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