Survie

Côte d’Ivoire : faut-il bannir Banny ?

(mis en ligne le 1er octobre 2006) - Sissulu Mandjou Sory

On croyait le train de la paix de Banny bien parti ! Hélas depuis bientôt deux mois, des signes inquiétants s’amoncèlent à nouveau dans le ciel ivoirien, mettant à mal le processus de sortie de crise. Après une première phase laborieuse au cours de laquelle le Premier ministre issu de la résolution 1633 de l’ONU a dû manœuvrer dur pour gérer les susceptibilités et les réclamations des uns et des autres, une feuille de route, claire et avalisée par tous les protagonistes, a été mise en chantier : une expérience pilote des audiences foraines qui ont connu une massive adhésion des populations, des pourparlers entre les militaires des Fanci et des Fafn ayant abouti à des pré-regroupements des combattants autour de sites identifiés par l’Onuci et la force Licorne, la tenue dans le nord du pays des examens scolaires, une réinstallation progressive de l’administration centrale avec le retour dans leurs communes des maires ayant fui les combats en 2002 et la nomination de préfets et sous-préfets, etc. Pourquoi cette belle mécanique s’est -elle grippée ? Quel bilan peut-on faire à l’orée de la cinquième année de crise ? Banny, n’est-il plus (comme le proclament certains cercles proches du régime de Gbagbo et du Rassemblement des houphouëtistes) "l’homme qu’il faut pour conduire le train de la paix" ? Quand on observe les faits (et non pas les grandes phrases et gesticulations médiatiques des principaux animateurs de la classe politique ivoirienne), il apparaît nettement que Banny a réussi à créer un espoir de paix et a su poser les balises du chemin de sortie de crise à chaque fois qu’il s’est montré indépendant et au-dessus de la mêlée. C’est cette attitude qui lui a permis de démarrer et de conduire avec succès l’expérience des audiences foraines. C’est également de cette manière qu’il s’y est pris avec les militaires, en leur faisant confiance, en leur laissant la plus grande marge de manœuvre pour arrêter entre eux les conditions et le rythme du pré-regroupement. Les choses ont commencé à se gâter quand Banny, sous la double pression (contradictoire) d’une part, d’une partie de la classe politique ivoirienne et du courant dominant de la "communauté internationale" en charge de la crise ivoirienne qui le poussaient à agir vite, très vite, pour tenir le délai imparti par la résolution 1633 et d’autre part des voix qui s’élevaient parmi les acteurs politiques ivoiriens pour demander au Premier ministre de "temporiser", "d’éviter de faire le jeu de ceux qui veulent brader la nationalité ivoirienne". Comme on le sait, de tous les points d’achoppement qui ont donné lieu à des controverses, c’est la question de l’identification, et donc des audiences foraines qui a suscité le plus de polémiques dont le paroxysme a été atteint avec les affrontements qui se sont soldés par des morts. Il est important de s’arrêter sur cette question qui concentre toutes les passions des différents bords. Revenons à la feuille de route, unanimement entérinée par tous les protagonistes. Le schéma arrêté était le suivant : mener sur un échantillon représentatif de la population une série d’audiences foraines dont les résultats serviraient à l’opération d’identification proprement dite. C’est sur la base des données issues de l’identification que seraient actualisées les listes électorales. On voit bien que chaque étape de ce processus est capitale et méritait une présence effective, une attention et des rôles clairement répartis de tous les participants requis (magistrats, préfets, représentants de partis politiques, témoins des réquérants, etc). Tous les avis convergent aujourd’hui pour dire que dans la phase pilote ce dispositif a bien fonctionné, nonobstant des erreurs qui ont été identifiées au cours d’une session de restitution des travaux. C’est après cette session-bilan que les dérapages vont surgir. Bien évidemment, de bonne ou de mauvaise foi, les avis vont diverger dans l’exposé et l’explication donnés à ces dérapages. À l’analyse des faits, on peut établir les constats suivants : Banny n’a pas voulu (n’a pas pu ?) et n’a pas pris le temps de tirer, avec l’ensemble des acteurs concernés, les enseignements de la phase pilote des audiences foraines afin de réajuster le dispositif. Ce passage en force (au motif qu’il fallait tenir le délai du 31 octobre 2006) a porté un coup à son image d’homme politique "rassembleur et au dessus des intérêts partisans". Le deuxième dérapage de Banny a été la publication d’un "guide des audiences foraines" sans une concertation (ni même une information préalable) de certains protagonistes. Dans son principe et dans son contenu ce guide pose deux problèmes majeurs. Premier problème : pourquoi publier un guide pour régler une opération qui était déjà largement entamée ? Cette manière de procéder a été vue par certains ivoiriens comme "un changement des règles du jeu pendant le match". À quels desseins ? Banny n’a pas apporté à ce jour une réponse claire et convaincante à cette question. Deuxième problème : les audiences foraines qui se déroulent dans cette phase de crise doivent-elles avoir les mêmes objectifs et les mêmes modalités que celles qui s’étaient déjà tenues dans le pays en période de paix (notamment sur la base de la loi de 1961 régissant les audiences foraines) ? C’est sur cette question que se sont durcies les positions. Le président Laurent Ggabgo et la mouvance présidentielle martèlent l’idée que les audiences en cours ne doivent revêtir aucun caractère exceptionnel. Pour l’opposition politique et les forces nouvelles, les audiences foraines ainsi que l’opération d’identification font partie des points d’accord acceptés par tous (y compris le FPI) lors des pourparlers successifs de sortie ce crise. L’opération des audiences est de ce point de vue exceptionnelle et doit répondre au souci massivement partagé dans le pays de résoudre une bonne fois pour toute le problème des millions d’Ivoiriens sans papiers. Ce point de polémique sur la question de savoir s’il faut ou non s’en tenir à la loi ivoirienne (qui était en vigueur avant la crise) pour élaborer et conduire les audiences foraines traduit à d’évidence la mauvaise foi de certains politiciens ivoiriens en même temps qu’il révèle le flou qui subsiste sur les prérogatives réelles fixées par la résolution 1633 au Premier ministre Banny. Ceux qui s’accrochent becs et ongles à la loi, et ne veulent en aucun cas s’écarter de l’esprit et de la lettre de la Constitution ivoirienne, font mine d’oublier que la sortie de la crise (qui est une période exceptionnelle) va nécessairement passer par l’adoption de mesures exceptionnelles. Sauf à être incohérent on ne peut pas d’une part accepter de travailler avec Banny (qui est lui même un Premier Ministre exceptionnel de par son mode de désignation) et de l’autre s’arc-bouter sur une loi au motif (au demeurant fort louable) de défendre la souveraineté politique de son pays et exiger que toutes les solutions pour aller à la paix respectent scrupuleusement la Constitution. C’est cette attitude politique qui crée de fait les blocages. On ne peut pas le matin applaudir l’ONU, quand elle prend des mesures avantageuses pour soi et son camp, et le soir venu, aller clamer à la télévision ivoirienne que "c’est l’Onuci qui empêche le pays de retrouver rapidement la paix". Il n’y aura pas de paix sans compromis. Il faudra bien que tous les acteurs politiques ivoiriens acceptent la règle minimale qui est qu’on ne peut pas être gagnant à tous les coups dans les compromis successifs qu’exigera le processus de sortie de crise. Chaque homme ou femme politique, sincère et réellement soucieux d’une sortie rapide de cette crise qui n’a que trop duré, doit préparer son camp à accepter cette évidence politique. Que personne ne s’imagine qu’il sera porté en héros au lendemain de la victoire du camp de la paix. Le seul héros dans cette histoire ce sera le peuple ivoirien lui même, et lui seul. Banny devra tirer les leçons de ses dérapages dans la gestion du dossier des audiences foraines, un exercice politique nécessaire s’il veut retrouver sa posture d’homme politique au-dessus des partis et des clans, et se remettre au service des intérêts vitaux du peuple ivoirien. De nombreux acteurs de la société civile ivoirienne et africaine l’encouragent dans cette voie et ne ménageront pas leurs efforts pour le soutenir. L’heure est grave. Elle l’est devenue plus grave avec l’éclatement de la crise des déchets toxiques. Banny doit continuer son action sans céder aux sirènes des uns (qui crient au bradage de la nationalité ivoirienne) et des autres (qui veulent une opération "une kalach contre une carte d’identité"). C’est à cette seule condition que le train de la paix va pouvoir rouler de nouveau sur de bons rails.

Sisulu Mandjou Sory

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 151 - Octobre 2006
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