Survie

Au cœur des conflits

(mis en ligne le 1er novembre 2006)

On est sans voix devant la violence de la guerre. La sinistre comptabilité des victimes donne le sentiment de l’absurdité, de l’inutilité d’une parole qui est le propre de l’humanité et qui ne peut rien contre le déchaînement de l’inhumain, qui ravale la créature humaine au-dessous de la bête. Pourtant l’histoire de l’homme peut se confondre avec l’histoire des guerres qu’il a faites et le « progrès » de son ingéniosité a consisté à rendre ses armes de plus en plus efficaces dans l’art de tuer.

Quand on observera plus tard l’histoire de l’Afrique actuelle, que dira-t-on des conflits qui s’y déroulent au Soudan, au Tchad, en Somalie, en Centrafrique ? On se bat pour des terres qui se désertifient et qui produisent chaque jour moins de subsistance. Le Niger, avant d’annuler sa décision en dernière minute le 29 octobre au matin, avait donné l’ordre d’expulser immédiatement 3 300 nomades mahamides tchadiens en situation irrégulière. Peu de jours auparavant le ministre nigérien de l’Intérieur avait annoncé que 150 000 arabes originaires du Tchad, qui vivaient dans le pays depuis des décennies, devaient partir parce qu’ils présentaient une menace pour le fragile écosystème du Niger. Autant donner le signal de la violence.

Si, en plus, la concurrence pour des sols de plus en plus stériles s’accompagne des convoitises étrangères pour des sous-sols qui recèlent de fabuleuses richesses, inutiles aux nomades et aux agriculteurs qui tentent s’y survivre, on comprend que ces derniers se voient, comme par miracle, dotés d’une surabondance d’armes pour régler leurs conflits territoriaux par l’élimination d’une partie d’entre eux. C’est en quelque sorte une guerre préventive. Derrière les hypocrites lamentations sur le Darfour il y a peut-être ce calcul machiavélique des puissances mondiales. N’est-ce pas mieux en effet d’exploiter le pétrole dans un désert vide d’habitants ?

Du Tchad à la corne de l’Afrique, tous les pays sont traversés de conflits irréductibles, alimentés en permanence. Selon l’Associated Press, se référant à un rapport confidentiel de l’ONU, plusieurs milliers de soldats éthiopiens et érythréens sont actuellement en Somalie, soutenant des camps opposés dans leur lutte pour le contrôle de ce pays. L’implication des deux rivaux de la Corne de l’Afrique dans ce conflit pourrait déclencher une guerre régionale. Le rapport de l’ONU, daté du 26 octobre cite des sources diplomatiques estimant qu’"entre 6 000 et 8 000 militaires éthiopiens et 2 000 soldats érythréens parfaitement équipés sont maintenant en Somalie soutenant" respectivement le gouvernement, reconnu au niveau international, et le mouvement islamique, connu sous le nom de Conseil des tribunaux islamiques.

Dans le delta du Niger, où l’exploitation du pétrole a désertifié une région autrefois fertile, la misère a poussé à la formation de groupes armés qui s’en prennent aux étrangers, hommes et installations, venus pomper le pétrole. Des villageois se sont emparés le 25 octobre au Nigeria de trois plateformes pétrolières de Shell dans la région du Delta du Niger, selon un porte-parole de la compagnie. Sept expatriés travaillant sous contrat avec Exxon Mobil, également au Nigeria, ont été relâchés quelques jours auparavant après plus de deux semaines de détention aux mains d’un groupe armé. C’est peut-être le début des guerres de l’avenir pour la récupération par la population du contrôle des ressources.

On a vu, après dix ans de guerres civiles et trois millions de morts, ce que coûte l’établissement d’un pouvoir sur une région aussi convoitée que le Congo. Même si l’élection de Joseph Kabila, le 29 octobre, ne fait guère de doute, la paix n’est pas assurée dans le pays. Á l’approche du scrutin l’insécurité a été exacerbée dans la partie Est de la RDC en général et dans le Nord-Kivu. C’est le cas, par exemple, de Butembo où plusieurs factions de Maï-Maï s’affrontent régulièrement et où il y a chaque jour des victimes d’exactions tant des troupes gouvernementales que des diverses milices, dans des régions que ne peuvent contrôler vraiment les troupes de la Monuc. Tant que les dirigeants africains de pays immensément riches n’auront pas compris qu’ils doivent en faire profiter tous les habitants, ils seront confrontés à des guerres civiles, et entraînés dans les cycles sans fin des rébellions et des répressions les plus cruelles.

Odile Tobner

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 152 - Novembre 2006
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