Survie

Burundi : Données Corrigées des Variations Saisonnières

(mis en ligne le 1er décembre 2006) - Vincent Corcères

Il y a un an, une vague d’espoir submergeait le Burundi. Enfin, à l’issue d’une décennie de guerre (de "basse intensité" certes, mais qui coûta tout de même au pays 300 000 morts), Pierre Nkurunziza était élu. À l’issue d’élections peut-être pas irréprochables, mais en tout cas "irréprochées", le CNDD-FDD (Conseil national pour la défense de la démocratie – Forces de défenses de la démocratie, ex-mouvement rebelle), balayait tout sur son passage y compris, l’axe de rotation ethnique, colonne vertébrale de l’affrontement politique du pays depuis trente ans. En effet ne voyait-on pas Nkurunziza s’allier avec Kagame – à l’occasion de l’affaire des réfugiés de Songore – ou avec l’oligarchie militaire du pays ?

De fait, la nouvelle donne politique burundaise s’organise désormais autour de l’affrontement de deux grands partis d’obédience Hutu Frodebu (Front démocratique du Burundi) et CNDD. Ce qui aurait pu il y a dix ans passer pour un progrès intellectuel – le déplacement du débat autour d’un autres thème que l’ethnisme – se révèle pourtant encore très dangereux. Car un an après son arrivée au pouvoir, le moins que l’on puisse dire c’est que le régime de Nkurunziza ne fait plus illusion. Pour l’immense majorité des Barundi, la vie n’a guère changé. Certes on entend nettement moins le canon, mais la pauvreté a encore gagné du terrain, si cela était encore possible. La mise en place de quelques mesures phares s’est avérée complètement vide d’effets, essentiellement par l’amateurisme de leur mise en place. L’école gratuite pour tous, par exemple. Il était courageux de l’annoncer, mais pour la majorité des élèves, cette innovation a consisté à entasser les enfants dans les classes déjà existantes. Sans le moindre apport supplémentaire de l’État, l’afflux consécutif à la mesure s’est révélé un casse tête insoluble pour l’administration. En 2006, certains élèves ne vont toujours pas en classe, non plus pour cause de moyens, mais tout simplement de place dans les locaux, ou pour manque de professeurs.

Mais un autre changement significatif s’opère dans la vie burundaise. Le pays est en train de se transformer en un régime policier, où les libertés publiques fondamentales sont de plus en plus ouvertement bafouées. En témoignent l’arrestation très récente de journalistes, comme ceux de la RPA (Radio publique africaine, l’une des rares radios vraiment "libre" des Grands Lacs), les innombrables cas de tortures dénoncés unanimement par les ONG (Human rigths watch et Amnesty international en tête), et la désormais omniprésence des agents de la "sécurité intérieure".

Le pouvoir du CNDD, pourtant fort d’un authentique succès électoral, serait-il aux aguets ? Tout pousse à le croire, comme par exemple l’affaire du coup d’État de juin dernier, qui se solda par l’incarcération de l’ancien président de la République Domitien Ndayizeye. Dans cette affaire fumeuse – dont tout esprit sensé se doit d’imaginer que de projet de putsch il n’y eut jamais – le gouvernement réussit tout de même à impliquer nombre d’ennemis politiques, dont MM. Kadege et Mugabarabona, (Uprona et Palipehutu) mais aussi médiatiques tel Alexis Sinduhije directeur de RPA.

Plus grave encore, les exactions. Difficile de connaître réellement leur ampleur, une seule chose est sûre, les ex-rebelles intégrés dans l’armée nationale, comme les anciens militaires, n’ont pas laissé de côté leurs pratiques brutales, et se comportent encore avec les mêmes termes auprès des populations hostiles. Ici, le champ du mot “hostile” est très large, de toute façon l’opacité est telle que n’importe qui peut se retrouver accusé d’être un membre du FNL, la dernière faction rebelle en activité. Cette accusation aux yeux des militaires du CNDD mérite une mort sommaire, c’est au moins ce qui s’est passé pour une cinquantaine d’entre eux, (23 corps déjà identifiés) exécutés cet été au camp de Mukoni, province de Muyinga. De source sûre, les victimes étaient des paysans sans réelle activité militaire, possiblement membres du Frodebu, ou de tout autre parti d’opposition. Dès lors le mobile de leur meurtre dans le camp militaire parait pour ce qu’il est : l’instauration d’une terreur politique destinée à museler la contestation. Quoiqu’il en soit, l’action a été ordonnée par le colonel Vital Bangirinama. Malheureusement pour celui-ci, le procureur général de la cour d’appel de Ngozi, (lui-même ayant perdu un proche dans l’affaire) s’avère être perspicace et vient d’émettre un mandat d’arrêt à son encontre. On ne pariera pas sur la longévité du procureur à son poste...

C’est ici que la France apparaît. Notre pays, dont l’influence fut relativement discrète au Burundi depuis 1974 (malgré la présence de Barril en 1993 lors du putsch et de l’assassinat de Ndadaye), serait potentiellement prêt à recueillir ce M. Bangirinama, de façon à le soustraire à la justice de son pays. Certes, la France a une certaine expérience en la matière, mais en tirant le fil de ce petit "détail" on découvre, qu’il n’est pas dû au hasard. En effet, un net "rapprochement" est en cours. Il y d’abord la façade officielle : une visite de M Douste Blazy à Bujumbura, ainsi que celle de M. Nkurunziza à Paris le 11 Novembre. Il y a aussi diverses offres de prêt au début de l’année, puis de l’avis de beaucoup, un net accroissement de l’activité diplomatique de l’ambassade. Ce ne sont là que des signes, de toute façon il est bien entendu qu’un accord militaire ne sera pas ébruité, fort du passif de la France au Rwanda. Toutefois cette thèse du soutien de l’Élysée est loin d’être farfelue, essentiellement pour deux raisons : d’abord la volonté affichée de résister à l’expansion du rôle de l’Afrique du Sud en Afrique. Cet affrontement a déjà lieu en Côte d’Ivoire autour du leadership de la médiation. Au Burundi, il consiste à limiter le succès de Thabo Mbeki, instigateur du processus de paix qui s’acheva dans les élections de l’armée dernière. À Bujumbura, des "Sud’Afs" on ne voit pas que les soldats "casques bleus", mais aussi les hommes d’affaire, agents secrets et autres aventuriers de toute sorte...

Ensuite et surtout, la France pourrait, en vassalisant le régime de Nkurunziza (une proie facile), faire d’une pierre deux coups : reprendre pied aux Grands Lacs, en établissant une "tête de pont" limitrophe du sud Kivu, dont nul ne sait encore ce qu’il deviendra à courte échéance, et imposer sa force aux frontières du Rwanda de Kagamé, ennemi de toujours. Au cas où...

Dans le contexte toujours explosif des Grands lacs en 2006, l’une de plus pauvres et des plus dangereuses régions du globe, l’attrait des richesses à y piller est toujours aussi fort pour les puissances occidentales. Le retour de la France, s’il se vérifie, dans le jeu du Kivu est au moins à envisager avec inquiétude, surtout s’il s’appuie sur un régime tyrannique comme celui qui voit le jour au Burundi.

Vincent Corsaire

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 153 - Décembre 2006
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