Survie

RDC – Le bateau ivre

(mis en ligne le 1er décembre 2006) - Sharon Courtoux

« Depuis la proclamation des résultats provisoires du second tour de la présidentielle, la République Démocratique du Congo ressemble plus que jamais à un bateau ivre, qui vogue à la merci des vents » écrit Onesphore Sematumba [Pole Institute, 24/11].

La Cour suprême de justice (CSJ), qui examine un recours pour fraude déposé par Jean-Pierre Bemba (candidat perdant à l’élection présidentielle), a dû ajourner son audience lors d’un grave incident survenu le 21 novembre dans ses locaux. Alors que la CSJ faisait face à des incidents de procédure, des coups de feu ont retenti. Selon les témoins présents (notamment la presse, congolaise et internationale), des hommes en armes se trouvant parmi des manifestants favorables à Bemba auraient ouvert le feu sur des policiers qui assuraient la sécurité de la Cour et qui tentaient de disperser les manifestants à coup de gaz lacrymogène. Les blindés de la MONUC qui assuraient également la sécurité des lieux se sont retirés, laissant aux partisans de Bemba le champ libre. C’est alors que ces derniers auraient mis le feu à la CSJ, puis saccagé des locaux voisins. L’incendie a été éteint lorsque les pompiers de la MONUC, arrivés une heure plus tard, ont prêté main forte aux pompiers de la ville (qui manquaient d’eau). La CSJ, délocalisée pour raisons de sécurité, qui a repris ses travaux le 24 novembre, semble toujours en proie à des incidents de procédure que les avocats de Bemba font durer. Elle doit rendre son arrêt dans une semaine et le président déclaré élu prêter serment début décembre. À voir.

Kinshasa est pollué d’hommes en armes. Selon des sources onusiennes, Jean-Pierre Bemba disposerait de 600 hommes armées – d’autres sources estiment ce contingent à mille unités – alors que ce dernier aurait droit à 100 hommes pour sa garde rapprochée. Ses hommes doivent quitter la capitale, mais il semble qu’ils s’y dispersent plutôt que de partir. La présidence a indiqué qu’elle recourrait à la force pour les désarmer s’ils refusaient de se retirer. La garde présidentielle qui entoure Joseph Kabila, gagnant au 2ème tour de l’élection présidentielle, se charge de la sécurité de ce dernier. À chaque camp ses troupes, ce qui, compte tenue de la haute tension qui règne, n’est pas rassurant.

Selon plusieurs observateurs, Jean-Pierre Bemba serait aujourd’hui entre les mains des “durs” de son camp dont il ne pourrait se passer, et qui préconisent l’affrontement violent au détriment du politique. Les mobutistes du camp Bemba (dont certains seraient de retour de leur exile à Brazzaville) auraient pour ambition un retour au pouvoir (comme dans “le bon vieux temps”), alors que ceux du camp Kabila représenteraient une faction en rupture avec les premiers pour des raisons à la fois politiques et familiales. Quant à certains observateurs de la situation congolaise, qui estiment que Kabila est le “moins mauvais choix” pour le pays, ils semblent douter que ce dernier pourrait honorer ses promesses post-électorales. Bref, les promesses de Kabila, notamment en ce qui concerne une plus juste utilisation des revenus nationaux, sont intéressantes, mais personne n’y croit. On y croit d’autant moins qu’un projet consistant à limiter leur distribution équitable serait en cours d’étude à Kinshasa.

Goma (Nord Kivu, dans l’est du pays) confirme les combats, à Sake (à 25 km au nord-ouest de Goma) entre militaires des Forces armées congolaises (FARDC) et des soldats fidèles au général dissident Laurent Nkunda. L’attaque des FARDC par les forces de Nkunda, à l’origine de cet affrontement, serait intervenue à la suite de l’assassinat d’un “jeune Tutsi”, dont il est confirmé qu’il est le fils d’un notable de la région.

Les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR, rebelles hutus rwandais), toujours présent dans le Nord Kivu, région frontalière avec le Rwanda, n’a pas cessé ses activités violentes. Or, le Rwanda, à tort ou à raison, soupçonne la France de lui apporter son soutien, comme cela a pu être le cas par le passé. L’extension des divisions congolaises sont à l’infini.

2700 personnes ont fui la RDC pour se rendre au Congo-Brazzaville au début du mois de novembre à la suite de violences entre groupes identitaires dans la localité de Bolobo au nord de Kinshasa.

Discours populistes, corruption généralisée, rumeurs de coup d’état, craintes de guerre civile, de soulèvements urbains, la misère et ses multiples conséquences, une armée toujours divisée selon les fractures de ses allégeances, toujours aussi mal lotie donc dangereuse… Il est impossible de dire ce qui peut arriver dans les semaines, ou les jours, ou les heures qui viennent. Bien des Congolais se demandent ce qui se passera, notamment à Kinshasa, lorsque la Force européenne aura quitté ses murs, ce qui se passerait si la MONUC devait partir. Il n’est pas impossible que les Congolais, laissés à eux-mêmes, se débrouillent à terme. On peut cependant estimer qu’il est peu probable que “on” les y laisse.

Sharon Courtoux

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 153 - Décembre 2006
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