Survie

A fleur de presse : special Rapport Bruguiere

(mis en ligne le 1er janvier 2007) - Victor Sègre

Jeune Afrique, L’escalade, 26/11 :
« C’est d’ailleurs en concertation avec un Jacques Chirac en fin de mandat que le juge Bruguière a fixé la date de délivrance des neufs mandats internationaux. »

Cf. Billets n°153, ce que nous publiions au sujet des coïncidences de date qui ont permis d’éviter d’envoyer physiquement le colonel Saint-Quentin témoigner devant le TPIR. S’agit-il d’un début de réponse quant aux commanditaires du rapport ? La Lettre du Continent écrivait pour sa part (23/11) : « l’armée française et ses officiers généraux veillent » pour expliquer le retour d’un rapport que l’on croyait enterré.

Victor Sègre

Le Monde, L’opération "Turquoise" au Rwanda a trouvé ses avocats, 07/12 (Philippe Bernard) :
« Un ancien ministre, un général à la retraite, un journaliste à la réputation sulfureuse, un historien d’extrême droite et quelques députés de toutes tendances, parmi lesquels Henri Emmanuelli (PS) et Jacques Myard (UMP). La défense de l’armée française, mise en cause dans le génocide des Tutsis au Rwanda, a mobilisé ce surprenant aréopage, mercredi 6 décembre, dans une salle de l’Assemblée nationale. »

Les « avocats » mentionnés au début de l’article sont cités nominativement dans la suite du texte. Il s’agit dans l’ordre de Bernard Debré, du général Lafourcade, de Pierre Péan et de Bernard Lugan. On aimerait connaître la liste exhaustive ! Lugan, qui fait du génocide au Rwanda une analyse en terme de conflit de « races », imputait en 1994 une « lourde responsabilité dans les massacres » à « la France socialiste » (Le Figaro, 14/06/1994, Rwanda, qui est responsable ?). Depuis, il est devenu le défenseur inconditionnel de Mitterrand, depuis que la mémoire de ce dernier se confond avec l’honneur de l’armée française (cf. François Mitterrand, l’armée française et le Rwanda, Bernard Lugan, 2005). Ceci explique pourquoi on peut retrouver au coude à coudre dans ce combat douteux des personnalités de la gauche socialiste à la droite la plus extrême. Qu’en pense la candidate socialiste à la Présidentielle ?

Victor Sègre

Libération, Un témoin rwandais récuse le juge Bruguière, 04/12 (Christophe Ayad) :
« Nouveau rebondissement dans le très sensible dossier de l’enquête du juge Bruguière sur l’attentat du 6 avril 1994 [...] Aujourd’hui, un témoin abondamment cité par Bruguière dans son ordonnance (pages 23 à 25) accuse le magistrat d’avoir déformé son témoignage pour coller à son instruction. Surprise. Emmanuel Ruzigana, entendu le 29 mars 2004, explique dans une lettre à Bruguière, dont Libération s’est procuré une copie, "ignorer l’existence du Network Commando", présenté par le juge comme celui qui a abattu l’avion, et n’avoir "aucune connaissance sur la personne qui aurait tiré sur l’avion", n’étant pas à Kigali le 6 avril. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir, à la lecture de l’ordonnance, que Bruguière avait fait de lui un membre du commando, chargé de la protection du site de tir de missile depuis la colline de Masaka, et un témoin visuel de l’attentat. Contacté par Libération en Norvège, Emmanuel Ruzigana, 35 ans, donne un certain nombre de détails troublants. Premier problème, Ruzigana parle à peine le français, encore moins bien l’anglais. Or le procès-verbal d’audition, daté du 29 mars 2004 à 15 h 40, dont Libération a pu lire une copie, ne mentionne que trois personnes présentes : le juge, la greffière Sandrine Mounes et le témoin. Pas de traducteur en kinyarwanda ! Pourtant, les réponses du témoin, dans un excellent français, fourmillent de détails. Aujourd’hui, Ruzigana explique que la greffière lisait un texte, lui demandant de confirmer ou d’infirmer. "Parfois, je ne comprenais pas la question, il fallait s’y reprendre à plusieurs fois. Le juge n’aimait pas mes réponses. À la fin, il m’a dit, énervé : "C’est fini, sortez, il n’y aura pas d’asile !"" Avant de partir, la greffière lit à toute vitesse le procès-verbal et lui demande de signer. Il s’exécute sans comprendre. Deuxième problème : [...] Vérification faite au Rwanda auprès de soldats du FPR présents à l’époque à Kigali, Ruzigana n’était pas dans la capitale rwandaise. [...]. Troisième détail troublant : Ruzigana assure que, le jour de son audition, Abdul Ruzibiza ( Libération du 28 novembre), autre témoin clé du juge Bruguière, était présent dans un bureau attenant. Ruzibiza et Ruzigana se sont rencontrés à Kigali à la fin des années 90. Le premier semble avoir joué un rôle central dans l’exfiltration du second hors du Rwanda. C’est Ruzibiza qui l’incite à se rendre à l’ambassade de France en Tanzanie, où un certain "Pierre" lui remettra un visa pour la France, qu’il obtient en effet sans difficulté. »

Si ces faits sont avérés, ce qu’une contre-enquête doit impérativement établir, ils finissent de ruiner la crédibilité de l’enquête du juge Bruguière. Il y aurait en revanche à s’intéresser de manière un peu plus précises aux commanditaires de ce qui apparaît comme un grossier montage, et aux liens du juges avec les réseaux politico-militaires en guerre contre le Rwanda depuis plus de dix ans. Il serait également intéressant d’en savoir davantage sur l’identité et le rôle du dénommé "Pierre" de l’ambassade de Tanzanie...

Victor Sègre

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 154 - Janvier 2007
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