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TOGO : Le double masque de la diplomatie togolaise dans la crise ivoirienne : le général Tidjani comme révélateur ?

(mis en ligne le 1er février 2007) - Comi Toulabor

Du 25 au 27 novembre dernier, le général togolais à retraite, Assani Tidjani, était à Bouaké, capitale de la rébellion ivoirienne, aux côtés des Forces nouvelles de Guillaume Soro. Il fit dans le quotidien ivoirien Nord-Sud des 2 et 3 décembre la confession suivante qui faillit faire chavirer le navire mafieux sur lequel lui et le clan Gnassingbé se trouvent embarqués : « Je ne suis pas venu au séminaire d’une rébellion. La rébellion est terminée depuis longtemps... Depuis 2005, j’ai quitté le gouvernement. Je n’ai plus de fonction ministérielle. Cela veut dire que je suis à la disposition du gouvernement de mon pays pour toutes les missions qu’il voudra me confier ». À la question de savoir s’il a été autorisé à faire le déplacement, le général répliqua : « Un général quand il se déplace ne le fait que sous autorisation. Evidemment je ne suis pas venu en Côte d’Ivoire à pied. Je suis venu par voie aérienne, avec tout ce que cela implique. J’ai satisfait toutes les formalités d’usage car j’ai une autorisation de sortie ». Il ajouta dans la même interview qu’il était régulier dans la zone rebelle depuis six mois, qu’en 2002 il y a passé plusieurs nuits et que Guillaume Soro est une de ses vieilles connaissances. Dix jours plus tard après l’interview, le 12 décembre, le pouvoir Gbagbo annonce avoir déjoué un coup d’État sans accuser cependant nommément personne.

Au Togo, les autorités se sentirent implicitement visées. Le 16 décembre, la hiérarchie militaire se réunit précipitamment et infligea au général voyageur deux mois d’arrêt de rigueur « pour avoir accordé une interview à un journal ivoirien » qui jette des suspicions sur le pouvoir togolais quant à son soutien au président Laurent Gbagbo selon le communiqué officiel publié sur le site gouvernemental republicoftogo. Les faucons du régime réclament même de le déchoir de sa nationalité, comme ils ont l’habitude de le faire à l’encontre des barons tombés en disgrâce. Si les déclarations du général Tidjani sont exactes, et il n’y a pas de raison objective qu’elles ne le soient pas, la sanction qui le frappe cache mal les turpitudes de la diplomatie togolaise dans la crise ivoirienne.

Le double jeu diplomatique de Lomé

Comme dans tout État voyou qui se respecte, existe au Togo une double diplomatie, l’une officielle, très souriante, qui pousse le pouvoir à effectuer toutes sortes de médiation dans les résolutions des conflits continentaux et sous-régionaux et pour laquelle des mains plutôt intéressées que naïves lui ont décerné une multitude de récompenses et de prix de la paix en chocolat massif. L’autre face, officieuse, mais antinomique de la précédente, consiste pour le clan Gnassingbé à déployer d’immenses ressources imaginatives pour extraire de ces crises qu’il “médiate” d’énormes bénéfices en espèces sonnantes et trébuchantes. Cette diplomatie au double visage de Janus, avait fonctionné avec une parfaite réussite dans la guerre civile libérienne, et avant celle-ci, particulièrement dans la guerre d’Angola où le Togo fut épinglé par les rapports onusiens comme violateur régulier et constant de l’embargo sur les armes à l’Unita de Jonas Savimbi. Le Togo ne produit pas de diamant que l’on sache, mais il fait paradoxalement partie de l’Association des pays africains producteurs de diamant qui vient de se créer en novembre (cf. dépêche d’Angop du 1er novembre 2006), et il existe à Lomé, depuis des lustres, des comptoirs de vente de cette pierre précieuse qui ne peut provenir que du trafic avec le Liberia de Charles Taylor et de l’Angola de Jonas Savimbi, sans parler de l’existence des comptoirs de l’or trafiqué au Ghana. Il est inutile de rappeler aussi que le Togo vend sur le marché international plus de cacao qu’il n’en produit, et on sait que ce surplus provient du Ghana pénalisé par la faiblesse de sa monnaie, le cedi, par rapport au franc CFA.

Dans la crise ivoirienne, Faure continue d’opérer selon la stratégie élaborée par son père : le double masque diplomatique. En novembre et décembre 2002, le Togo abrita des négociations entre Abidjan et le mouvement rebelle, et envoya un contingent participer à la force internationale de l’Onuci. Ça, c’est pour le “diplomasque” officiel. Dans le même temps, par un dédoublement de la personne qu’affectionne le pouvoir en place, il apporte son soutien à la rébellion pour le compte de laquelle le port de Lomé fonctionne comme une plate-forme de transit du matériel militaire via le Burkina Faso. De l’autre côté, le cacao rebelle arrive au port de Lomé en passant par le “Pays des hommes intègres”, transformé à son tour en plaque tournante entre la zone de la rébellion et la capitale togolaise. Le clan au pouvoir à Lomé n’a absolument aucun intérêt objectif de voir se résorber la crise ivoirienne qui a fait exploser littéralement le fret portuaire qui dégage d’importantes entrées fiscales destinées à compenser partiellement la suspension des subventions de Bruxelles à laquelle le Togo est soumis depuis 1993 pour déficit démocratique. Notons ici que Guillaume Soro était pratiquement le dernier politique étranger à rendre visite au général Eyadéma à la tête d’une délégation venue à Lomé assister aux festivités marquant le 13 janvier 2005, anniversaire de sa prise du pouvoir.

Un jeu trouble dans lequel l’Élysée voit clair

Il est très difficile de penser, au regard de sa présence panoptique dans le pays et surtout à Lomé, que la France n’est pas informée de ce commerce révélé au grand jour avec l’affaire Robert Montoya, trafiquant d’armes français prospère installé à l’aéroport de Lomé, et impliqué dans la montée de la crise ivoirienne en novembre 2004. C’est que sur l’échiquier de sa géopolitique ouest-africaine, l’Élysée a conçu le Togo comme un pion stabilisateur dans la crise ivoirienne. Lorsqu’il était au Quai d’Orsay, Dominique de Villepin se faisait le défenseur acharné de cette thèse. Celle-ci a été renforcée depuis la disparition du général Eyadéma en février 2005 dans la mesure où Jacques Chirac a jeté tout son poids dans la bataille des présidentielles d’avril 2005 pour que Faure, le fils de son « ami personnel » soit élu dans les conditions que l’on sait. L’un des enjeux principaux de ces présidentielles togolaises était aussi la tête du président ivoirien Laurent Gbagbo dont le nationalisme économique, forcément anti-français, ou plus précisément anti-entreprises françaises, nouvelle idéologie qui a remplacé l’ivoirité (encore que ce nationalisme économique mérite des nuances, car de grands groupes français détiennent encore des monopoles dans des secteurs importants de l’économie ivoirienne) et dont la capacité à jouer avec les nerfs de la communauté internationale (c’est-à-dire en fait principalement la France et accessoirement les autres membres du Conseil de sécurité des Nations unies) en ne se sentant pas lié par des accords qu’il a signés finissent par irriter l’Élysée pour qui il n’a jamais été le “bon cheval" pour diriger la Côte d’Ivoire, l’"ancienne vitrine de la France en Afrique".

Certes, la manipulation politique n’est pas à exclure de l’annonce du coup d’État manqué contre le président ivoirien qui a aime mobiliser la rue et l’opinion comme ressource de légitimation dès que son horizon semble s’assombrir. Mais le pouvoir ivoirien, qui connaît suffisamment les méandres et les arcanes de la Françafrique, a probablement de bonnes raisons de s’inquiéter, en rapprochant entre eux les séjours du général Tidjani à Bouaké (du 25 au 27 novembre), de Xavier Darcos, ancien ministre de la Coopération et membre du Comité directeur de l’UMP (28 novembre) et de Michel de Bonnecorse, "Monsieur Afrique de l’Élysée" (11 décembre) à Lomé. Lors des événements de novembre 2004 dans le quartier présidentiel de Cocody, l’élimination de Laurent Gbagbo par des militaires français n’était-elle pas programmée selon les clabauderies ambiantes ? En tout cas, on serait de mauvaise foi de croire que Jacques Chirac ne cherche pas à "faire sauter" Laurent Gbagbo, devenu persona non grata, avant de rendre les clés de l’Élysée, et il ne fera rien non plus pour consolider le pouvoir de son homologue ivoirien, tant la détestation entre les deux hommes est devenue irrationnelle et somatique. La perspective de l’arrivée annoncée du Parti socialiste aux affaires en France sur laquelle surfe Laurent Gbagbo rend cette détestation plus paroxystique encore.

Tidjani : sanctions d’apparat

Quant à la sanction prononcée contre le général Tidjani, il y a de forte chance qu’elle reste purement symbolique. Ancien saint-cyrien et ancien ministre de la Défense, ce général est un intermédiaire incontournable dans les trafics d’armes, où sa connaissance et son expertise sont grandes, pour le compte de la famille Gnassingbé. Il a joué un rôle déterminant dans la capture du pouvoir par Faure, le fils de son ancien patron dont il était un des sigisbées zélés et dévoués. Il faisait partie du trio de généraux togolais reçus le 8 mars 2005 à l’Élysée par Jacques Chirac juste avant les présidentielles sanglantes d’avril avec mission explicite de tirer sur la population le cas échéant tout en préservant la vie des Français installés dans le pays. Ce qu’il fit avec une brutalité inouïe à bord d’un hélicoptère de combat dans la région d’Aného dont il est originaire. Bref, le général Tidjani n’est donc pas n’importe qui : il est une pièce maîtresse indispensable dans le dispositif françafricain au Togo, et surtout dans cet axe Paris-Ouaga-Lomé-Bouaké construit pour encercler manifestement Laurent Gbabgo. C’est pourquoi la sanction prise à son encontre ne sera pas effective et ne l’est pas au moment où s’écrivent ces lignes. Comme furent sans lendemain les sanctions ou les procès contre Robert Montoya et Charles Debbasch, ces supposés wanted, qui ne sont nullement inquiétés et continuent de mener belle vie sous les tropiques de l’impunité.

Quand on lit bien le communiqué du commandement militaire togolais, il est à relever que le général Tidjani n’est pas sanctionné pour ses contacts répétés avec la rébellion ivoirienne, mais pour avoir commis cette bourde monumentale consistant à accorder une interview dans la presse où il dévoile sur la place publique le double masque de la diplomatie togolaise dans la crise ivoirienne. C’est là le fait marquant à retenir de cette histoire de voyage du général togolais dans la zone de la rébellion ivoirienne ; tout le reste, à savoir le coup d’État manqué contre Gbagbo et la sanction infligée à Tidjani, relève très probablement du domaine de la manipulation communicationnelle.

Comi M. Toulabor, CEAN-Sciences Po Bordeaux

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 155 - Fevrier 2007
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