Survie

France : Ne pas vendre la peau de l’ours...

(mis en ligne le 1er mars 2007) - Victor Sègre

Le dernier sommet de la Françafrique à Cannes a relancé pendant quelques jours la production médiatique sur le thème des relations entre la France et l’Afrique. Sans surprise, on peut dénombrer beaucoup plus d’articles convenus que de véritables tentatives d’analyse étayées sur les évolutions en cours.

Plus d’intérêts économiques en Afrique ?

Ainsi par exemple dans une émission de RFI intitulée « Grand Reportage » (14/02), en présence de l’africaniste Jean-Pierre Dozon qui ne dément pas, une journaliste peut s’interroger sur l’utilité d’un tel sommet de chefs d’État : « Mais quels sont les intérêts encore défendus ? Parce qu’aujourd’hui c’est la Chine que l’on voit faire des affaires en Afrique, ce n’est pas la France. » L’accroissement des intérêts économiques des États-Unis et de la Chine en Afrique relève de l’évidence, mais la minimisation systématique des intérêts économiques français tient lieu d’analyse sur le sujet. Sous une forme plus nuancée, on trouve également de curieux raccourcis dans les colonnes du Monde (13/02) : « Mais si la présence de la France en Afrique, en particulier dans ses anciennes colonies, lui procure une bonne part de son influence diplomatique dans le monde, l’intérêt économique, lui, apparaît de moins en moins déterminant. Hors pétrole, l’Afrique ne représente qu’une part minuscule du commerce extérieur français. Et, à l’exception notable des hydrocarbures, la France est absente des secteurs les plus porteurs, comme les mines. »

Si le pillage pratiqué par les entreprises françaises ou à capitaux français se limitait au pétrole, excusez du peu, ce ne serait déjà pas rien. Total, qui doit beaucoup à l’Afrique, est le premier groupe français (12 milliards d’euros de bénéfice net en 2005) et la 4ème compagnie pétrolière mondiale. Et ce n’est pas la seule compagnie pétrolière française implantée en Afrique (Cf. le cas de Maurel & Prom, Billets n°152). Par ailleurs, prétendre que la France est « absente » des secteurs miniers, c’est avoir la mémoire un peu courte. Dans le top 10 des groupes miniers opérant en Afrique [1] , on trouve tout de même en 2006 la Comilog à la 7ème place, dont les royalties à l’État gabonais doivent servir à financer les caprices de Bongo [2] . Filiale du français Eramet, elle bénéficiait jusqu’à peu du monopole sur le manganèse Gabonais depuis 1962 (2ème producteur mondial), et estime encore aujourd’hui pouvoir exploiter pendant 100 ans la mine de Moanda au rythme actuel de 3 millions de tonnes par an [3] . L’action d’Eramet a gagné 48 % en 2006. En 9ème position, on trouve également la Cogéma, qui exploite les sous-sols du Niger, 2ème producteur mondial d’uranium. Si AngloGold Ashanti domine l’exploitation de l’or, on se souvient qu’elle compte parmi ses sous-traitants une filiale de Bouygues (la Somadex, cf. Billets n°143) qui a frauduleusement avalé, pendant les 3 années où elle bénéficiait d’exonérations fiscales, les deux tiers des réserves de la mine de Morila au Mali (83 tonnes sur 120). Loin d’être un secteur oublié des entreprises française, la flambée des cours des ressources minières, due essentiellement à l’explosion de la demande chinoise, a relancé l’intérêt pour des projets jusque-là jugés insuffisamment rentables.

Les chiffres du commerce extérieur français ne constituent pas à eux seuls une mesure fiable de l’importance de l’Afrique pour nos entreprises (et ceci n’est pas spécifique à la France). Ils ne rendent pas compte de mécanismes lucratifs sans lesquels on n’a qu’une vision partielle de la situation : contrats léonins, cession de matières premières à des prix ridiculement bas, opacité sur les quantités réellement produites et les sommes réellement payées, évaporation fiscale, etc. Le volume des échanges ne rend pas non plus compte de leur rentabilité. Ainsi en 2000, les entreprises françaises ont réalisé presque autant de bénéfice sur les exportations à destinations de l’Afrique (40 milliards de Francs) que sur les exportations vers les USA (50 milliards de francs) pour un volume d’exportation quatre fois inférieur (150 milliards de francs contre 600). Plus intéressante que les statistiques du ministère de l’économie, la réalité des flux financiers mériterait d’être étudiée en détail. Une ONG britannique, Christian Aid, s’est livrée à ce travail concernant les flux financiers entre l’Afrique et la Grande Bretagne, sur une période d’un an à compter du sommet du G8 de Gleneagles en 2005, riche en promesses comme on s’en souvient. Les flux financiers partant de la Grande-Bretagne vers l’Afrique se sont montés à 17 milliards de Livres (dons, aides, investissements directs étrangers, transferts financiers d’Africains vivant en Grande- Bretagne). Mais en retour, les sommes entrant en Grande-Bretagne en provenance d’Afrique (profits des entreprises, remboursements de dette, fuite des capitaux, recettes d’exportations) atteignent 27 milliards de Livres. Le transfert massif de richesses du Sud vers le Nord apparaît très nettement, à l’encontre des idées reçues sur le sujet. On ne dispose pas d’une synthèse analogue pour les flux financiers entre la France et l’Afrique. Mais l’évolution des Investissements Directs Etrangers (IDE) est significative : si la part africaine des Investissements Direct français à l’étranger est passée en pourcentage de 1,83 % en 1992 à 1,55 % en 2004, en valeur absolue elle est passé de 2307 millions d’euros en 92 à 9448 en 2004 (soit quatre fois plus). Pas plus en France qu’en Grande Bretagne ces investissements ne sont désintéressés... et les retours sur investissements souvent plus rapides et importants en Afrique qu’ailleurs.

Par ailleurs, si on inverse la perspective, étudiant la part des échanges franco-africains du point de vue du commerce extérieur des États africains, on constate que la part française est toujours largement prépondérante, particulièrement bien sûr dans les pays de la zone franc. [4]

Rien d’étonnant à ce que bon nombre des poids lourds du CAC 40 ou des plus grandes fortunes de France aient des activités florissantes (et parfois quasi monopolistiques) en Afrique : B. Arnault (LVMH), Bouygues, Bolloré, Pinault (CFAO) Seillière (Bureau Véritas), J. Saadé (CMA-CGM), R. Zaleski (Eramet), Lafarge, Total, Technip, Vinci, Véolia, BNP Paribas, Natexis, Crédit Agricole, Alcatel, Accor, Gaz de France, Michelin, Alstom, Air-France-KLM, ... liste non exhaustive à laquelle il faudrait rajouter les marchands d’armes et quelques autres groupes, dans l’agro-alimentaire par exemple. Et de manière générale, les rapports du CIAN  [5] (Conseil français des investisseurs en Afrique) le confirment chaque année : en dépit de la concurrence internationale accrue, entre les patrons français et l’Afrique, c’est toujours « Je t’aime plus qu’hier et bien moins que demain... ».

La fin de la Françafrique ?

Si l’on insiste autant sur l’importance économique de l’Afrique aux yeux du patronat français, c’est que cette question n’est pas sans incidence sur le versant politique des relations entre la France et l’Afrique. Dans la plupart des discours médiatiques tenus ces derniers jours, apparaît de manière récurrente l’idée selon laquelle le départ de Chirac marquera la fin d’une époque et d’un système, celui de la Françafrique. À titre d’exemple, dans Le Canard Enchaîné (14/02), Jean-François Julliard s’interroge : « Cet aimable système survivra-t-il à Chirac ? Peu probable, tant les favoris à la présidentielle paraissent dépourvus du chromosome africain. Ségolène Royal [...] ne semble pas au contact des vieux réseaux mitterrandiens ou rocardiens [Constat discutable...]. Sarkozy, lui, cultive les amitiés sélectives. »

Il y a une sorte de paradoxe : après avoir été abreuvés d’explications selon lesquels les réseaux françafricains étaient depuis longtemps en état de déliquescence avancée, dispersés, privatisés et hors de tout contrôle politique, voici maintenant que tout se ramènerait à la seule personnalité du président. A contrario, interrogé sur l’avenir des relations France-Afrique, l’ambassadeur de France en Côte d’Ivoire, André Janier, explique (Onuci-FM, 19/02) : « La rupture sûrement pas, la continuité évidemment, parce les relations internationales dépassent de beaucoup la personnalité de tel ou tel acteur. Ils peuvent, ces acteurs, déterminer un style ou un cadre particulier. Mais, ce sont les intérêts des pays ou groupe de pays qui priment. » On ne saurait être plus clair. Indépendamment de la bonne volonté affichée des uns et des autres en période de campagne électorale (car la mode est incontestablement à la réforme, voire à la rupture : même Michel Roussin, vice-président de Bolloré et ex-ministre de la coopération de Chirac, s’y est mis !  [6] ), il convient donc de ne pas perdre de vue que toute tentative de répondre à la demande d’une émancipation véritable, politique et sociale, des peuples africains se heurtera de plein fouet aux pressions des milieux économiques et militaires français, auxquelles Jospin s’est plié en son temps. Des mobilisations citoyennes, en France et en Afrique, doivent donc rester à l’ordre du jour.

Victor Sègre

[1Selon le classement établi par Jeune Afrique, « Les dix premières sociétés minières du continent », 30/07/2006.

[2Par exemple l’achat d’un airbus A340 voulu par Bongo et encouragé par Chirac, qui a malheureusement capoté (cf. La Lettre du Continent n°500).

[3Selon Marcel Abéké, directeur général de la COMILOG, Xinhua 13/06/2005.

[4Statistiques par pays disponibles dans les rapports élaborés par les missions économiques des ambassades françaises, consultables sur le site Ubifrance.

[5Publiés par le MOCI (Moniteur du Commerce International).

[6RFI, « L’Invité de la semaine », 10/02 :« On ne peut plus entretenir ce type de relations personnelles au plus haut niveau. Les vieilles recettes ne fonctionnent plus [...] Je ne peux plus supporter d’entendre parler d’ "ajustement structurel" ou d’ "aide publique au développement". C’est la fin d’une époque. »

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 156 - Mars 2007
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