Survie

Afrique : Privatisation de la filière coton : dernier acte ?

(mis en ligne le 1er avril 2007) - Victor Sègre

Après la vente discrète du groupe Dagris en France, et le dépeçage annoncé de la CMDT au Mali, la filière coton sera entièrement privatisée. Cela risque d’entraîner une paupérisation accrue des paysans africains.

Autorisée par un décret du 25 mars 2005, la privatisation de l’entreprise Dagris est maintenant effective. La holding agro-industrielle, dont l’État français détenait 64,7 %, est un petit empire françafricain, surtout dans la filière coton en Afrique de l’Ouest. Spécialiste de la production de coton et d’oléagineux, de leur commercialisation et des prestations logistiques en Afrique, son chiffre d’affaires s’élevait à 422 millions d’euros en 2004 et 336 millions en 2005, pour un bénéfice de 2,9 millions.

Créée après-guerre, la CFDT (Compagnie française pour le développement du textile) qui deviendra Dagris en 2001, assure à la France le monopole dans l’approvisionnement d’un certain nombre de matières premières. À l’heure des indépendances, la CFDT devient une entreprise de coopération dont l’État français reste l’actionnaire majoritaire. Elle possède des filiales ou des participations financières importantes dans de nombreux pays africains, et a renforcé sa présence, profitant à l’occasion des privatisations de ces dernières années.

La Socoma et la Sn-Citec au Burkina, la Sodefitex au Sénégal, la CMDT au Cameroun, la Sodecoton au Cameroun, la Gamcot en Gambie, la CNA au Mozambique, Coton Tchad au Tchad, ICB au Bénin et Hasyma à Madagascar dominent le secteur du coton. À travers sa filiale Copaco, Dagris absorbait en 2005 20 % du coton africain, ré-exporté vers l’Asie pour les deux tiers. Quelques autres filiales sont implantées dans le secteur des huiles alimentaires (Nioto au Togo par exemple) et le groupe tend à se diversifier géographiquement (Asie, Amérique latine). Dagris est également adossé à l’Agence Française de Développement (AFD) et à sa filiale Proparco, « spécialisée dans le capital-investissement, les prêts et les garanties au secteur privé ». C’est d’ailleurs l’ancien PDG de la Proparco qui accède à la direction de Dagris en 2003.

Une privatisation très opaque

La toute récente privatisation de Dagris manque pour le moins de transparence. Introduite par un amendement (n°38, article 53) au projet de loi de finances rectificative pour 2004, elle est qualifiée par le député communiste Jean-Claude Sandrier de « privatisation à la sauvette ». Elle est approuvée par la commission des finances de l’Assemblée Nationale (séance du 10 décembre 2004), dont le rapporteur général M. Gilles Carrez déclarait alors : « La commission a donné un avis favorable à cet amendement, mais aucun de ses membres ne savait que l’État français avait encore des intérêts dans l’industrie cotonnière. » C’est dire si la décision est éclairée...

Autorisée par un décret du 25 mars 2005, la recherche d’un repreneur ne commence officiellement qu’en janvier 2006 par un appel à candidature. La cession doit être effectuée de gré à gré, officiellement pour se laisser la possibilité de choisir un repreneur qui partage « les valeurs de l’entreprise ». Après plus d’un an de suspens, c’est finalement un consortium nommé Sodaco (Société de développement africain du coton et des oléagineux) qui est choisi. Il est composé de la société Sofi-Protéol (ex-Lesieur), conseillé par Edmond de Rothschild, et du groupe IDI (société capital risque). Sodaco sera dirigé par Antoine Gendry. Pur hasard, sa femme Luce Gendry est associée gérante de Rothschild & Cie, banque conseil d’État qui a négocié la privatisation, et représente cette dernière au conseil de surveillance de l’IDI... (La Lettre du Continent, 22/03) Le montant de l’acquisition est pour l’instant tenu secret, mais selon Jeune Afrique (04/03), « il y a toutefois fort à parier que compte tenu de la crise que traverse actuellement le secteur cotonnier, la valeur de l’entreprise, estimée entre 100 et 200 millions d’euros lors du lancement de la privatisation, en janvier 2006, ait été revue à la baisse ». En effet, les salariés de Dagris accusent le ministère d’avoir bradé leur entreprise : La Lettre du Continent avance la somme de 7,7 millions d’euros !

De graves répercussions en Afrique : le cas du Mali

Les répercussions risquent aussi d’être catastrophiques pour les populations africaines. Dagris fonctionnait déjà largement comme une entreprise privée, mais elle avait encore officiellement la fonction d’aider les sociétés cotonnières nationales et de garantir un prix stable aux planteurs. Le vernis de l’« aide au développement » risque de céder complètement la place à la recherche du profit. La majorité des compagnies cotonnières africaines sont privatisées. L’une des dernières à ne pas l’être encore est la CMDT au Mali, détenue à 40 % par Dagris et à 60 % par l’État malien.

Sa privatisation est réclamée depuis plusieurs années par la Banque Mondiale. Le gouvernement malien s’y est engagé, en contrepartie de l’initiative PPTE (Pays pauvres très endettés) d’allègement de la dette, mais en étalant le processus jusqu’à 2008, pour éviter des mouvements sociaux trop importants avant les élections de 2007. La privatisation de la CMDT, à laquelle s’oppose la CAD Mali (Coalition des Alternatives Africaines Dette et Développement), a constitué, en effet, un des points important du forum des peuples de Fana en 2005.

La CMDT, comme d’autres compagnies cotonnières africaines, souffre des décisions économiques prises au Nord (dévaluation du Franc CFA en 1994, effondrement des cours mondiaux du Coton sous l’effet de la surproduction et des subventions agricoles occidentales) et d’un taux de change défavorable du dollar... Alors qu’elle était bénéficiaire jusqu’à la fin des années 1990, son déficit varie entre 30 et 70 milliards de FCFA ces dernières années, alors que sa production a doublé. Une situation qui résulte également de malversations récurrentes. Selon Sory Ibrahim Guindo, consultant et auteur d’une publication intitulée La privatisation de la CMDT à l’horizon 2008, les détournements de fonds au sein de la compagnie ont causé un déficit de 50 milliards de FCFA pour l’année 2004-2005 (L’Essor, 13/03) Dagris refuse depuis plusieurs années de contribuer au déficit de la CMDT, pour en accélérer la privatisation complète. La holding française vient à nouveau de refuser de participer à la recapitalisation de la compagnie malienne, contraignant cette dernière à des prêts pour la sixième année consécutive. Le premier de 75 milliards de FCFA, souscrit à Paris le 18 février dernier auprès de différentes banques, et le deuxième de 27 milliards de FCFA à la Banque islamique de développement pour l’achat des intrants pour la campagne 2007-2008.

Dagris à l’affût

Le coton est la deuxième richesse du pays après l’or (8 % du PIB et 30 à 40 % des recettes d’exportation), et la CMDT la plus grosse entreprise du pays, alimentant beaucoup d’autres secteurs comme la banque, les transports, les douanes, les impôts, la vie sociale et les infrastructures du pays. De quoi faire saliver beaucoup de monde... Les modalités de privatisations imposées par la Banque Mondiale prévoient donc la création de quatre zones géographiques qui serviront de supports au morcellement de la CMDT en quatre sociétés filiales, d’abords détenues à 100 % par la CMDT, puis cédées à raison de 61 % pour un opérateur de référence par zone, 20 % pour les producteurs, 2 % pour les travailleurs et 17 % pour l’État. « Dagris souhaiterait qu’une zone géographique lui soit attribuée et a fait une offre en ce sens mais, à ce stade, rien n’est décidé », écrivait en 2004 la mission économique de l’ambassade de France à Bamako...

L’inquiétude est grande au Mali. La paupérisation des paysans se poursuit : le prix payé par la CMDT aux producteurs est passé de 210 FCFA le kilo en 2004 à 160 FCFA en 2006 alors que leurs frais sont en augmentation. Avec l’ouverture à la concurrence, la logique de rentabilité risque d’aggraver cette situation et de mettre fin au prix unique du coton. Et les quelques missions de services publics, dont la CMDT s’acquittait encore, risquent également d’en souffrir (ou de passer à la trappe). En outre, l’achat de la totalité de la récolte ne sera imposé aux nouvelles sociétés que pour les douze prochaines années. Le coton fait vivre directement ou indirectement entre le quart et le tiers de la population malienne (3,5 millions de personnes) : on devine l’étendue du naufrage social qui se prépare.

Victor Sègre

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 157 - Avril 2007
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