Survie

De 7 avril en 7 avril

(mis en ligne le 1er avril 2007) - Sharon Courtoux

13 ans après le génocide des Tutsi rwandais, la face cassée de la République n’est toujours pas réparée.

Dès 1993, nous avons pris conscience que le Rwanda vivait sous une funeste menace : des nouveaux massacres, pires que les précédents, pouvaient survenir. Les mois passant, de nombreux signes, des informations vérifiées, renforçaient ces craintes et, surtout, confirmaient qu’une volonté d’une violence extrême était à l’œuvre. Sans en tenir compte, la France maintenait son soutien aux dirigeants d’un régime dont l’hostilité aux Tutsi allait jusqu’à appeler à leur extermination. Nous avons dénoncé cette option, sans grand effet. Noyant dans des camouflages les éléments d’un long processus historique – dans lequel notre pays avait sans conteste joué un rôle néfaste –, la France s’en est tenue à un engagement fatal.

Cette inexcusable, difficilement explicable complicité ne s’est hélas pas démentie lorsque le pire est survenu. Jusqu’à la veille de la catastrophe, elle aurait pu être corrigée. Au contraire, la France est allée au-delà, confirmant sa complicité dans la tourmente. Cette réalité est encore aujourd’hui niée, 13 ans après les faits. Ce sont les plus hautes autorités de ce pays qui doivent la reconnaître, et agir en conséquence. Jusqu’à ce qu’elles aient accompli ce devoir, le dossier reste ouvert. Dans une démocratie, les élus agissent au nom du peuple qui les a choisis, devant lequel ils doivent répondre de leurs actes. C’est ce que nous avons exigé en nous opposant avec détermination à leur décision de soutenir un régime meurtrier. Nous réaffirmons ce refus au nom des victimes, aux côtés desquelles nous resterons.

Si nous n’avions pas la certitude que les circonstances conduiraient jusqu’au génocide avant qu’il ne s’enclenche, dès le 15 avril 1994 nous savions qu’il s’exécutait. De longues recherches (à Survie, puis en association avec d’autres au sein de la Commission d’enquête citoyenne dont nous avons pris l’initiative) nous ont permis de vérifier que des autorités de notre pays savaient qu’une machine infernale s’élaborait au Rwanda. Elles ne l’ont jamais dénoncée, elles l’ont acceptée. Ces recherches se poursuivent, au nom des victimes, non par quelque pervers plaisir de critiquer notre pays, mais pour le conduire hors du cycle pernicieux du mensonge. Pour réparer la face cassée de la République. Ceci relève de notre condition humaine, y manquer serait accepter qu’une telle abomination se reproduise, ailleurs, avec de nouvelles victimes.

Très rapidement, à l’issue du génocide, nous avons appris que des exécutants présumés avaient trouvé refuge, sans grande difficulté, sur le sol français. Des dossiers, sur certains d’entre eux, ont pu être constitués et des plaintes ont été déposées. Notre association s’est portée partie civile dans plusieurs de ces affaires. Depuis des années, nous nous efforçons de hâter ces procédures face aux "lenteurs" de la justice française. Ces "lenteurs" s’expliquent. Elles ont pour seul objectif de renvoyer le dossier du génocide aux rayons des bibliothèques, aux bons soins des seuls chercheurs ou aux indignations que le silence n’aurait pu éteindre. Il s’agit d’esquiver ce qui pourrait éclairer la responsabilité française, d’éviter tout débat sur cette question, qu’un procès de cet ordre mettrait sur la place publique. C’est pourtant la place qu’elle mérite. Il en va de même en ce qui concerne les plaintes contre x visant des militaires français, déposées par des rescapés du génocide devant le Tribunal aux armées de Paris. Survie est partie civile aux côtés des plaignants. En ce qui concerne ces procédures, nous n’avons pas l’ambition de nous substituer à la justice, nous ne prononçons pas de condamnations ni d’acquittements. Nos efforts visent à ce qu’elles aillent à leur terme. Nous exigeons que justice se fasse, tout simplement. On conviendra avec nous qu’il serait temps.

Il serait aussi temps de regarder l’histoire en face, pour en extraire l’essentiel : quelles que soient ses multiples composantes, elle a été chevauchée par des cavaliers indignes que notre pays a infiltré dans son cours.

Aujourd’hui, à la suite de l’insensée « affaire Bruguière », les relations diplomatiques entre la France et le Rwanda sont rompues. Quelles pourraient être les conditions de leur rétablissement ? À cette question, posée lors d’un récent colloque organisé à l’UNESCO par la diaspora rwandaise d’Europe, Patrick de Saint Exupéry a répondu que ce rétablissement dépendait de l’aveu, chez nous, de la vérité. Sans aucun doute. Nous espérons qu’il en soit ainsi, que l’on puisse reprendre le fil de l’histoire dans un contexte assaini. Que l’on puisse se recueillir les 7 avril, sinon sans douleur, au moins délivré de la honte. Combien d’années faudra-t-il encore attendre ?

Sharon Courtoux

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 157 - Avril 2007
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