Survie

DOSSIER SPECIAL AFRIQUE DE L’EST : Corne de l’Afrique : une situation à très haut risque

(mis en ligne le 1er avril 2007) - Jean-Loup Schaal

Journal de la Corne de l’Afrique et des pays proches : Somalie, Somaliland, Puntland, Éthiopie, Érythrée, Djibouti et Yémen. Manigances et hypocrisies franco-américaines.

1. Somalie : vers une situation à l’irakienne, que les forces de l’AMISOM n’arrivent pas à maîtriser pour le moment

Fin 2006, les forces des Tribunaux islamiques, qui avaient conquis le pays en juin, ont été battues par l’armée éthiopienne qui s’était portée au secours du président Yussuf et de ses faibles troupes encerclées dans Baïdoa.

Interdits de refuge au Kenya, recherchés et pourchassés sur terre par les Éthiopiens et dans les airs par les Américains (agissant avec un bombardier AC 130, basé à Djibouti), les dirigeants islamistes sont entrés dans la clandestinité, en multipliant les menaces contre les forces « infidèles d’occupation » et leurs alliés. (cf. Billets n° 152 et 155)

Le Premier ministre, puis le Président, sont entrés en janvier dans Mogadiscio. Le 13 mars, le Parlement somalien a voté le principe d’un retour du gouvernement à Mogadiscio, mais en se gardant bien de préciser une échéance.

L’Union africaine a poursuivi ses efforts pour organiser une force multinationale africaine de maintien de la paix en Somalie (AMISOM). Elle espère réunir à terme 8000 hommes. Trois pays ont déjà donné leur accord et un quatrième réserve sa décision : 1 700 militaires sont attribués par l’Ouganda, 850 par le Nigeria, et 1 700 par le Burundi. La participation du Ghana n’est pas confirmée.

Après un bref campement à Baïdoa, les premiers éléments des forces ougandaises ont atterri, le 6 mars 2007, à l’aéroport de Mogadiscio où elles ont été accueillies par des tirs de mortier. Bien qu’elle n’ait pas été précisée par les observateurs, il semble que l’identité des assaillants soit à rechercher parmi les anciennes forces des Tribunaux islamiques.

Un avion de transport de l’AMISOM a été la cible de deux missiles au moment de son atterrissage le 9 mars à l’aéroport de Mogadiscio. Officiellement il s’agissait d’un accident technique qui n’aurait pas fait de victimes. Mais les islamistes ont revendiqué la destruction de l’aéronef.

Les victimes civiles sont nombreuses et les habitants, qui en ont les moyens, fuient la capitale - Depuis ce débarquement des forces ougandaises, les accrochages et les attentats se multiplient : il n’est pas un jour sans que l’on n’annonce une nouvelle explosion ou des tirs en pleine ville. Les populations civiles paient un lourd tribut à cette nouvelle insécurité que les forces armées de l’Ouganda et de l’Éthiopie (qui, en dépit de ses annonces de retrait, n’a rapatrié qu’un tiers de ses troupes) n’arrivent pas à surmonter. Le Premier ministre somalien a annoncé le 11 mars que la ville serait sécurisée dans les trente jours... mais les observateurs sont très sceptiques.

C’est véritablement une situation "à l’irakienne" qui s’installe à Mogadiscio. Plusieurs dizaines de civils ont été tués, dont des enfants. Selon l’ONU, rien qu’au mois de février, 40 000 personnes auraient quitté la capitale pour se réfugier dans les provinces. En mars, il semble que ce mouvement se soit encore accéléré.

De nombreuses personnalités politiques et des hommes d’affaires sont pris pour cible : par exemple, le beau-frère du Premier ministre a été tué fin février. À la résidence du président du GFT (Gouvernement fédéral de transition), la villa Somalia, les forces de l’ordre ont dû repousser plusieurs attaques. Le 18 mars, c’est le Président d’une ONG somalienne, M. Isse Abdi Isse, qui tombe sous les balles à Mogadiscio. Son assassinat a été dénoncé par l’ensemble de la communauté internationale et par l’ONU.

Depuis le 21 mars 2007 - De violents combats ont opposé, en cinq points de la capitale, des insurgés aux troupes somaliennes et éthiopiennes. Les corps de cinq soldats tués ont été traînés par les pieds et brûlés devant une foule surexcitée. Cela rappelle les scènes qui avaient suivi la destruction d’un hélicoptère américain en 1993 (cf. Billets n° 152). Face à cette situation, l’Éthiopie avait annoncé une accélération du retrait de ses troupes et un cessez-le-feu qui n’a tenu que trois jours. Le 29 mars, l’armée éthiopienne a utilisé un hélicoptère pour bombarder des positions islamistes dans Mogadiscio : une dizaine de civils ont été tués. Le 30 mars, dès l’aube, les combats s’intensifient entre forces armées éthiopiennes (qui ont perdu leur premier hélicoptère) et des centaines de Somaliens armés.

Conférence de réconciliation à Mogadiscio, le 16 avril 2007 ? - Le Président somalien du GFT, Abdullahi Yusuf Ahmed, a annoncé la tenue d’une conférence de réconciliation à Mogadiscio à partir du 16 avril. Celle-ci devrait accueillir 3 000 personnalités somaliennes et extérieures pendant deux mois...

Sera-t-elle vraiment organisée ? A-t-elle des chances d’aboutir à un compromis pour la pacification du pays ? Bien qu’il soit impossible de répondre à ces questions, on peut s’interroger sur les chances de réussite d’une telle initiative. On voit mal un accord possible entre des parties qui ont des intérêts tellement opposés : islamistes extrémistes et modérés (la frontière est bien difficile à établir !), chefs de guerre et leurs milices, pirates organisés en force économique locale (style maffia), société civile, auxquelles s’ajoutent les ambitions politiques et économiques, etc.

Déjà des voix se sont élevées pour reprocher au Premier ministre son dialogue avec les islamistes “modérés”.

Qui soutient et approvisionne les extrémistes islamistes ? - Le double jeu est de mise : officiellement les États de la région soutiennent les efforts de paix et ils évitent, en général (sauf l’Érythrée qui lance des déclarations parfois anti-américaines), de s’opposer ouvertement à la doctrine américaine ; mais officieusement, certains aideraient les forces islamistes extrémistes somaliennes.

Tout d’abord, l’Érythrée avait pris ouvertement fait et cause en faveur des Tribunaux islamiques et y avait envoyé des milices (estimées à 3000 combattants, dont on ne sait pas s’ils ont été rapatriés à ce jour...).

Ensuite, Djibouti contribue certainement à une aide au moins logistique, sans que les forces armées américaines et françaises ne trouvent rien à redire... et ne voient rien. Les moyens techniques de détection hypersophistiqués ont une vision sélective...

D’autres pays arabes envoient certainement des aides : l’ONU et d’autres sources ont évoqué le soutien en matériel de guerre, envoyé par l’Égypte, la Libye, l’Arabie Saoudite, l’Iran, la Syrie et même le Hezbollah libanais.

Les Américains soupçonnés de mener une guerre secrète en Somalie. - Selon une information du New York Times, reprise par l’agence chinoise Xin Hua Net, les Américains se livreraient à une guerre secrète en Somalie, en utilisant les ressources et les facilités offertes par l’Éthiopie et le Kenya : couloirs aériens, passage de forces spéciales qui auraient pénétrées sur le territoire somalien, etc.

L’objectif serait la traque des islamistes et des terroristes désignés. Sauf nouvelle information, ces opérations ne semblent pas avoir été couronnées de succès. On parle de l’arrestation d’un ou deux responsables, mais les informations sont confuses.

Selon des témoins, la nouvelle base américaine de Djibouti servirait au regroupement des personnes qui sont enlevées dans la région, en Somalie et au Kenya en particulier. Elles seraient dirigées ensuite vers d’autres bases.

Les pirates somaliens reprennent du service - Les pirates somaliens avaient été mis au chômage par les Tribunaux islamiques. Dès la défaite de ces derniers, les pirates ont repris leurs activités. Les eaux qui longent la Somalie ont toujours été considérées comme l’une des zones les plus dangereuses du globe pour les navires.

Le 25 février, le NU Rozen, un navire de transport du programme alimentaire mondial, qui venait de décharger 1800 tonnes de vivre dans les ports de Berbera et Bosasso a été arraisonné par des pirates. Depuis on est sans nouvelle officielle. Il est probable que des négociations sont en cours pour monnayer la restitution du bâtiment et de son équipage.

2. Somaliland

Le Somaliland, en dépit de ses efforts, ne parvient toujours pas à faire reconnaître son auto-indépendance par la communauté internationale. Parfois présenté comme une réussite économique et un modèle de renaissance et de démocratie dans une région secouée par les guerres civiles, les changements de régime, dominée par les clans, le Somaliland aurait réussi à rester à l’écart des tragiques événements qui ont endeuillé la Somalie.

Malheureusement ses autorités ne parviennent pas à chasser les vieux démons classiques : les journalistes en sont les premières victimes.

Le 4 mars, la Haute Cour de Hargeisa, siégeant exceptionnellement dans l’enceinte de l’académie de police de Mandera (60 km au Nord-Est de Hargeisa), a condamné Yusuf Abdi Gabobe, directeur de publication de Haatuf, à deux ans de prison pour avoir « rapporté de fausses informations sur le gouvernement, discréditant le Président et sa famille et créant une tension entre les communautés ».

Ali Abdi Dini, rédacteur en chef, Mohamed Omar Sheik, correspondant dans la région d’Awdal (Nord-Ouest), et Ibrahim Mohamed Rashid Fara, journaliste, jugé par contumace, ont pour leur part été condamnés à deux ans et cinq mois.

Encore un média “indépendant” qui disparaît du paysage somalilandais. Ce jugement non équitable discrédite le gouvernement et ruine ses efforts pour se présenter comme un modèle de démocratie.

3. Yémen : des accrochages réguliers et meurtriers, dans la discrétion absolue

Des accrochages entre tribus yéménites et forces de l’ordre : plus de 100 morts - Selon L’Humanité, les affrontements entre l’armée yéménite et les milices chiites d’Abdel Malek Al Hawthi ont fait plus de 100 morts, dont environ 90 soldats en cinq jours.

Un pont qui relierait la péninsule arabique à l’Afrique de l’Est ? - On parle peu souvent de l’actualité du Yémen. Bien que ne faisant pas partie géographiquement de la Corne de l’Afrique, le Yémen exerce une influence régionale importante. Par exemple, il y a un commerce important entre les côtes de l’Érythrée, de Djibouti et du Somaliland qui transite sur des boutres qui traversent la mer rouge.

Une nouvelle publiée par l’agence de presse Reuters le 23 février évoque le projet de construction d’un pont qui relierait le Yémen aux côtes djiboutiennes et dont la construction pourrait être rapidement confiée à une société de Dubaï. Le projet serait évalué à un milliard de dollars US. Mais l’information n’a pas été confirmée par d’autres sources depuis cette date.

Ce projet modifierait certainement et de façon considérable l’économie de la région, en ouvrant une route entre l’Afrique de l’Est et la Péninsule arabique. Reste à parler des routes à construire du côté djiboutien où le point d’ancrage du pont est constitué par une région très isolée, n’ayant aucune voie de communication pour un tel trafic. (À suivre)

4. Djibouti : les violations des droits de l’Homme se multiplient

L’affaire Borrel toujours d’actualité - La juge Sophie Clément avait profité du passage d’Ismaël Omar Guelleh (IOG), Président de Djibouti, à Cannes, pour lui envoyer une invitation à s’entretenir avec elle, en qualité de témoin, sur l’affaire Borrel. Comme on pouvait le prévoir, fidèle à sa stratégie, ce dernier a ignoré l’invitation.

À titre de compensation (morale ?), la ministre de la Défense Mme Alliot-Marie a fait inviter le 7 mars dernier, IOG à visiter (pour la deuxième fois en un an !) le porte-avions Charles-de-Gaulle qui a fait escale à Djibouti avant d’aller patrouiller au large de l’Afghanistan. Cela suffira-t-il à rassurer le "suspect dans l’affaire du meurtre d’un magistrat français en exercice" sur les bonnes intentions des autorités françaises à son égard et sur le soutien sans condition qu’elles continuent de lui apporter, en dépit des actions (jugées condamnables "en haut lieu") de la Justice française... toujours à la recherche de la vérité malgré les obstacles que lui oppose le Gouvernement français...

La découverte d’un premier charnier dans le Nord - On sait que, depuis 1991 (début de la résistance conduite par le FRUD), les forces gouvernementales (Armée nationale djiboutienne AND) et les bataillons, constitués d’enrôlés somaliens pour l’occasion, avaient mené des actions de répression massive contre les populations civiles du Nord de Djibouti, essentiellement d’origine Afar. De nombreux témoignages concernant des exécutions collectives, des viols, des destructions de cheptels, de puits, de centres médicaux et d’écoles avaient été publiés.

La découverte de ce charnier est importante, car elle confirme les témoignages reçus. - Elle est si importante que les autorités ont immédiatement arrêté et traduit en justice le Président de la Ligue djiboutienne des droits humains (LDDH) [1] pour le punir d’avoir ébruité l’affaire en publiant un communiqué dans lequel il réclamait l’ouverture d’enquêtes nationales et internationales pour rechercher et punir les coupables.

Le viol sordide d’une jeune fille sourde et muette par un militaire devient officiellement une simple altercation... - Le Président de la LDDH avait relaté dans un autre communiqué, le viol à son domicile, d’une jeune fille sourde et muette, par un militaire de la Garde présidentielle. Les autorités djiboutiennes ont considéré qu’il s’agissait d’un nouveau délit de propagation de fausses nouvelles.

Après avoir fait pression sur les témoins, les autorités locales et la famille de la victime, les médias gouvernementaux (La Nation et la RTD), seuls autorisés à diffuser des informations à Djibouti, ont publié des communiqués qui transformaient le viol en simple altercation entre le militaire et la jeune fille. N’ayant pas la peur du ridicule, ils ont oublié qu’une altercation n’est possible que si les deux adversaires peuvent parler...

Faisant d’une pierre, deux coups, les autorités ont profité de cette action judiciaire pour confisquer le passeport de M. Abdi, afin de l’empêcher de se rendre à la conférence de l’UIDH du 15 mars à Ouagadougou. Elles voulaient éviter qu’il y présente son rapport sur la situation alarmante des droits de l’Homme à Djibouti.

5. Érythrée

Le harcèlement des journalistes - L’Érythrée est considérée par Reporters Sans Frontières (RSF) comme la plus grande prison au monde pour journalistes. RSF signale que trois journalistes sur treize détenus dans des conditions inhumaines depuis cinq ans, seraient morts en prison, au secret. De nouvelles arrestations ont eu lieu récemment.

La guerre larvée avec l’Éthiopie - En dépit des recommandations internationales pour fixer la frontière avec l’Éthiopie, les autorités érythréennes n’ont pas accepté la résolution à ce sujet, et contestent toujours l’attribution au pays voisin de quelques dizaines de kilomètres arides...

Les tensions directes et indirectes sont permanentes. En plus des accrochages réguliers à la frontière, l’Érythrée s’est opposée à l’Éthiopie en Somalie. Elle avait envoyé (selon les informations publiées par les agences de presse) des milices estimées à 3 000 hommes pour apporter un soutien aux Tribunaux islamiques. Depuis la défaite de ces derniers, on est sans nouvelles de ces milices. Sont-elles retournées en Érythrée ou continuent-elles à agir en Somalie, contribuant aux violences qui sont rapportées quotidiennement ?

Le ministre érythréen de l’Information a fait une déclaration sur les risques d’aggravation de la situation engendrée par la présence des forces ougandaises, il a dénoncé officiellement la collusion Éthiopie-USA, accusant l’Éthiopie d’être la marionnette des Américains.

Le renforcement des liens avec Djibouti - Djibouti et l’Érythrée multiplient les marques réciproques "d’amitié". De nombreuses visites croisées de ministres et de hauts fonctionnaires sont médiatisées par les deux pays. S’agit-il de bien montrer l’hostilité des deux régimes avec l’Éthiopie, qu’ils considèrent aujourd’hui comme l’ennemi commun ?

La prise d’otages. - Le 2 mars, la disparition de nombreux touristes qui visitaient le Nord de l’Éthiopie a été signalée. Les informations sur le nombre et la nationalité ont d’abord été très confuses. De nombreux touristes ont été retrouvés dans les jours qui ont suivi.

Au final, cinq Européens (trois Britanniques, une italo-britannique et une Française, tous employés à la mission diplomatique anglaise d’Addis Abeba) et leurs huit accompagnateurs éthiopiens manquaient à l’appel. On a retrouvé leurs voitures abandonnées dans un village, criblées de balles.

Les Éthiopiens ont accusé les Érythréens d’être responsables de l’enlèvement. Ils ont aussitôt décliné toute implication, provoquant un regain de tension entre les deux États. Les services britanniques ont délégué sur place un groupe d’enquêteurs appartenant au SAS.

Finalement les cinq otages européens ont été retrouvés en Érythrée, le 13 mars, après onze jours.. Ni l’identité des ravisseurs, ni les conditions d’une négociation éventuelle n’ont été rendues publiques. Les otages ont certifié qu’ils avaient été bien traités.

En revanche, on est sans nouvelles des huit accompagnateurs et les observateurs sont très inquiets sur le sort qui pourrait leur être réservé en Éthiopie...

L’action en sous-main de Djibouti dans la prise et/ou la libération des otages a été évoquée par certains observateurs, mais rien ne permet de le confirmer.

6. L’Éthiopie incarcère toujours les journalistes d’opposition

Après plusieurs années de « modération », selon le rapport annuel de RSF, une quinzaine de journalistes sont incarcérés depuis novembre 2005 pour avoir participé ou couvert les manifestations de la coalition d’opposition au régime.

Les relations diplomatiques avec Djibouti sont tendues, d’autant plus que Djibouti a choisi de renforcer ses alliances avec l’Érythrée. Mais l’Éthiopie, qui a perdu ses deux ports au moment de l’accession de l’Érythrée à l’indépendance, doit composer avec Djibouti qui lui assure une ouverture sur le trafic maritime, prolongée par la liaison ferroviaire qui relie les deux capitales.

Jean-Loup Schaal

[1Jean-Paul Noël ABDI est le Président de la LDDH. Il est aussi vice-président de l’UIDH -(Union interafricaine des droits de l’Homme). La LDDH est affiliée à la FIDH - Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme, dont le siège est à Paris.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 157 - Avril 2007
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