Survie

Rwanda : Kigali se plaint, Guichaoua fait l’« expert »

(mis en ligne le 1er mai 2007) - Sharon Courtoux

Le Rwanda, considérant sa souveraineté violée, a déposé, le 18 avril, une requête contre la France devant la Cour internationale de justice (CIJ), en réponse aux mandats d’arrêt internationaux émis par le juge Bruguière., Le Rwanda estime que l’affaire « soulève des questions internationales dont doit se saisir un tribunal international impartiale et compétente ». Peu avant, le sociologue André Guichaoua a tranché la question à sa manière.

Le Rwanda, a réagi à ce qu’il estime être une violation de sa souveraineté et une entrave à la liberté de circuler pour les neuf personnes visées par les mandats d’arrêt internationaux émis par le juge Bruguière le 22 novembre 2006. Le ministre de la justice rwandais, Tharcisse Karugarama, qui a déposé la requête devant la CIJ à la Haye a déclaré : « La France a le droit de venir ou de ne pas venir. Nous avons accordé le bénéfice du doute au gouvernement français. S’ils sont vraiment honnêtes, c’est-à-dire si tout cela n’est pas politique, ils devraient pouvoir venir devant un tribunal impartial, qui tranchera ». La CIJ ne peut traiter la requête rwandaise sans l’assentiment de la France. L’accord de Paris serait surprenant.

Certes, les mandats d’arrêt pourraient être suivis d’effet, mais aucun État ne semble décidé à procéder aux arrestations réclamées par Paris, ce qui n’améliore pas la réputation de la procédure Bruguière. Deux des militaires rwandais, Jackson Nkurunziza, ancien responsable des renseignements militaires, et Charles Kayonga, chef d’état major de l’armée de terre, accusés d’avoir organisé l’attentat contre l’ancien président rwandais Juvénal Habyarimana sont à Bruxelles. Ils ont introduit une action devant le tribunal civil s’estimant victimes de diffamation, d’injure et de calomnie. Selon le Soir de Bruxelles, l’action vise l’auteur des mandats d’arrêt, le juge Bruguière, et l’employeur du juge , l’État français. Appelée à procéder aux arrestations, la Belgique est associée à l’action en justice. Les deux plaignants demandent à Bruxelles de leur permettre de remplir leurs obligations en Belgique où siègent de nombreuses institutions internationales. L’affaire aura sans doute pour effet de souligner que l’« opération Bruguière » est tenue en haute déconsidération. Sauf chez les « gagnés au génocide » (voir ci-dessous)

Selon le quotidien Libération du 19 avril, le Rwanda n’exclut pas de poursuivre la France pour complicité de génocide dans les prochains mois, en fonction des résultats de la commission d’enquête sur le rôle de la France dans le génocide.

Guichaoua au secours de la République

Infiltrant dans une analyse critique de l’ancien et de l’actuel régime au pouvoir à Kigali sa « perception » personnelle du génocide des Tutsi rwandais, le sociologue et témoin « expert » au Tribunal international pour le Rwanda (TPIR) André Guichaoua écrit : « L’État rwandais d’avant le 6 avril (NDLR 1994) n’était pas aux mains d’un pouvoir fascisant : aucune de ses composantes institutionnelles n’était gagnée au projet génocidaire ». Il rajoute :, « après l’attentat contre l’avion présidentiel, des “extrémistes hutus” ont pris le pouvoir et ont mobilisé pendant trois mois les moyens de l’état pour anéantir “l’ennemi ethnique” intérieur ». De telles affirmations de sont pas nouvelles, mais il s’agit d’affirmations stupéfiantes de la part d’un expert, ce qui nous conduit à ajouter des guillemets à ce mot lorsqu’il s’agit de Monsieur Guichaoua. Même Georges Martre, ambassadeur de France à Kigali de 1989 à 1993, avait déclaré devant la mission parlementaire sur le Rwanda le 22 avril 1998 : « le génocide était prévisible dès cette période (NDLR 1990), sans toutefois qu’on puisse en imaginer l’ampleur et l’atrocité ». Ainsi Guichaoua prétend qu’un groupe d’extrémistes, isolé de l’appareil de l’État, aurait pu, en quelques heures, mettre à exécution un génocide, faisant un million de victimes, sans avoir eu à sa disposition les moyens de l’État avant le 6 avril à 20h 30. La propagande de la Radio télévision des mille collines (RTLM), l’organisation des milices, la distribution d’armes, l’installation dans toutes les préfectures d’un appareil « gagné au génocide »… seraient sortis d’un tiroir secret dans la soirée du 6 avril 1994. Des milliers de pages soigneusement documentées illustrant sans contestation possible le contraire, à quoi joue André Guichaoua ? Il suggère que puisque l’État rwandais soutenu par la France n’était pas gagné au projet génocidaire, la France n’a pas été complice du génocide. Il affirme que l’attentat contre l’avion de l’ancien président Rwandais Juvénal Habyarimana a été la cause du génocide, dont le coupable serait Paul Kagamé ? Il faut se procurer l’article en entier pour savoir s’il est désigné. L’« expert » Guichaoua étant professeur à la Sorbonne, espérons que ses étudiants vérifient son enseignement.

Sharon Courtoux

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 158 - Mai 2007
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