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A fleur de presse

A fleur de presse : "Ce que la France doit faire en Afrique "

(mis en ligne le 1er juin 2007) - Victor Sègre

« Ce que la France doit faire en Afrique », est le titre d’une tribune d’Hubert Védrine, publiée dans le numéro de Jeune Afrique, du 25 mars 2007.
« La France est l’un des seuls pays européens à avoir poursuivi après les indépendances, une vraie politique en Afrique et cette politique est aujourd’hui contestée dans son principe même. On pourrait plaider, contre l’actuel air du temps, qu’elle a longtemps bénéficié aux pays concernés grâce à la zone franc, à la coopération, à l’aide au développement et qu’elle leur a permis, du fait des accords de défense, de ne consacrer qu’un minimum de ressources à leur défense, comme l’avait demandé Houphouët-Boigny. On pourrait rappeler, contre l’amnésie, que mise à part la tragédie du génocide au Rwanda largement héritée du passé colonial et des conditions de l’accession de ce pays à l’indépendance, les immenses drames ou guerres civiles qui ont ensanglanté l’Afrique, en faisant de plusieurs centaines de milliers à un ou deux millions de morts, ont eu lieu en dehors de la zone d’influence française : Biafra, Éthiopie, Ouganda, Soudan, Angola, Somalie, Mozambique, Libéria, Sierra Leone, Afrique des Grands Lacs.(...)
« L’aspect le plus frappant des polémiques, sur la politique africaine, est qu’elles restent pour l’essentiel franco-françaises. (...) Or, je ne pense pas que c’est en débattant et en décidant seuls, de façon nombriliste, de l’avenir de notre politique africaine, que nous sortirons de cette confusion. (...) Je propose donc que soit mise en place après les élections une commission de haut niveau, bipartisane, de gauche et de droite. (...) Aucune question sensible ne serait écartée (...) Au printemps 2008 cette commission présenterait les résultats de cette consultation franco-africaine sans précédent au président(e), au parlement et à l’opinion. Un grand débat aurait lieu au terme duquel une nouvelle politique africaine de la France, que l’on peut espérer alors consensuelle et durable pourrait être définie. (...) »

S’il n’en restait qu’un pour défendre le bien fondé de la politique africaine de la France dans sa continuité, de De Gaulle à Chirac, via Mitterrand, Védrine serait lui là. Il continue d’abord à soutenir, contre toute évidence, que les instruments du néocolonialisme (APD, Zone Franc, bases militaires, etc.) ont bénéficié aux peuples africains. Il se livre ensuite à une réécriture grossière de l’histoire « des immenses drames ou guerre civiles qui ont ensanglanté l’Afrique ». Passons sur le cas du génocide au Rwanda : Védrine était secrétaire général de l’Elysée, et au coeur de la complicité française. Il en répondra peut-être un jour devant une instance pénale.

En opposant, la stabilité du pré carré français au reste de l’Afrique tourmentée, Védrine nous ressert un refrain trop connu. C’est un double mensonge. D’une part, il occulte 50 ans de crimes néocoloniaux commis par l’armée française ou par les régimes qu’elle protège (du Cameroun dans les années 60 au Congo à la fin du siècle. On s’étonne d’ailleurs de ne pas le voir mentionner la sanglante remise en selle de Sassou Nguesso : Védrine était alors au ministère des Affaires étrangères, à la demande de Chirac). D’autre part, il « oublie » que la Françafrique a aussi sévi hors du pré carré : chacun sait aujourd’hui, et Védrine mieux que quiconque, que la guerre du Biafra doit tout à Foccart, que nos services ne voyaient pas d’un mauvais oeil la Lord’s Resistance Army déstabiliser l’ennemi ougandais, qu’ils ont rendu quelques menus services aux forces militaires soudanaises contre les rebelles du Sud, qu’Elf a alimenté en armes les deux camps pendant la guerre en Angola, que la rébellion de Charles Taylor au Libéria fut armée par des réseaux françafricains très bien récompensés, etc.

On verra si la proposition d’une commission « bi-partisane » pour définir une nouvelle politique africaine « consensuelle » est reprise par Sarkozy. Une chose est sûre : avec de tels présupposés, elle servira peut-être à fournir un nouvel habillage à l’impérialisme français, certainement pas à repartir sur de nouvelles bases. On ne s’étonnera pas non plus que Védrine se soit vu à nouveau proposer le Ministère des affaires étrangères, finalement échu à Kouchner ; ni que le premier cercle des mitterrandiens soit plutôt bien représenté parmi les personnalités « de gauche » sollicitées pour rempiler sous un gouvernement de droite. (Anne Lauvergeon a été secrétaire générale adjointe de l’Elysée à partir de 1991 et représentante personnelle de Mitterrand notamment pour l’organisation des sommets internationaux. Sarkozy ne cache pas non plus sa proximité avec Michel Charasse, ex- conseiller « spécial » de Mitterrand). « Ensemble, tout devient possible »

Victor Sègre

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 159 - Juin 2007
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