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Burkina Faso. A Lire. L’ère Compaoré : crimes, politique et gestion du pouvoir

(mis en ligne le 1er juin 2007) - Bruno Jaffré

« L’ère Compaoré : crimes, politique et gestion du pouvoir »,
Vincent Ouattara, Klanba Editions

Voilà un livre qui sonne comme le réveil des intellectuels burkinabé après il faut reconnaître un long silence. Il existe certes quelques livres collectifs dans lesquels s’exprimaient des enseignants burkinabés mais souvent avec cette retenue propre aux ouvrages universitaires, si ce n’est une complicité avec le pouvoir actuel.

Le lecteur entre tout de suite dans le vif du sujet avec l’évocation des premiers assassinats dès novembre 1982. Sans dédouaner le pouvoir révolutionnaire qui s’est installé en 1983, l’auteur souligne qu’il apparaît bien facile d’accuser Sankara, assassiné en 1987, de tous les méfaits de la révolution. Il prend donc soin de souligner son humanisme pour mettre en doute sa responsabilité directe dans les assassinats ou les autres exactions.

Puis au fil des pages, d’un ton parfois tantôt acerbe, tantôt ironique, l’auteur décrypte froidement et sans concession les fondements réels du régime de Blaise Compaoré tout autant que la complicité d’une bonne partie la génération de la classe politique issue de la révolution. Une complicité par exemple qui fut fatale, à Clément Ouédraogo dirigeant politique du Front Populaire à qui l’on va demander de justifier l’exécution de Jean Baptiste Lingani et d’Henri Zongo devant le corps diplomatique, ce qu’il acceptera de faire, faute de pouvoir refuser, se justifiera-t-il ensuite en privé. Il sera lui-même assassiné par une grenade lancée sur sa voiture, alors qu’il commençait à dénoncer l’hégémonie de ce qui deviendra le CDP, le parti au pouvoir dont le véritable "Chef" n’est autre que Blaise Compaoré qui fait et défait les carrières politiques des uns et des autres à sa guise selon les services rendus et les allégeances plus ou moins affirmées. Un exemple parmi d’autres de la gestion cynique du pouvoir actuellement en place.

Ce livre est bien sur d’un grand intérêt à l’extérieur alors que le Burkina est souvent présenté comme un exemple de bonne gouvernance, un double visage à l’image de la ville de Ouagadougou avec son incroyable quartier d’Ouaga 2000, au luxe inégalé tout autant que provocateur alors que la misère se répand dans de nombreux quartiers de la ville et notamment à sa périphérie. Mais en réalité, l’auteur, militant actif de la société civile burkinabé, s’adresse principalement aux burkinabé par l’intermédiaire de l’emploi du "nous" comme pour les interpeller. Mais ce n’est pas tout. Faisant appel à sa formation universitaire Vincent Ouattara analyse aussi en profondeur les aspects quelque peu cachés de la vie politique, l’utilisation, pour asseoir le pouvoir, de la chefferie traditionnelle, comme un danger réel pour l’avenir de ce pays, l’utilisation de clivages ethniques pour mieux diviser, quand il ne s’agit pas du recours à la sorcellerie. Autant de travers particulièrement dangereux pour l’avenir du Burkina.

La conclusion est sans appel : "Une société où les lois ne fonctionnent pas est une société sans repère, où rien ne peut se construire correctement. Il faudrait pouvoir cultiver l’excellence, l’amour du travail et la méritocratie dans une société qui voit le succès et la réussite dans la tricherie, le vol, le détournements, la calomnie et les flatteries des hommes au pouvoir et les réseaux d’alliance et de parentés, le maraboutage".

C’est bien un livre de toute première importance que cet ouvrage de Vincent Ouattara, non seulement pour dénoncer les véritables ressorts du pouvoir de Blaise Compaoré mais salutaire pour l’appel qu’il lance auprès de son peuple.

Bruno Jaffré

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 159 - Juin 2007
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