Survie

Burkina Faso. Compaoré, Nobel de la paix ? Une farce

(mis en ligne le 1er juin 2007) - Sissulu Mandjou Sory

Une idée fumeuse avancée à Paris, le 27 mars dernier, par l’association d’Amitiés France-Burkina. Assassinats, mercenariats, déstabilisation des pays voisins, pillages et crimes économiques sont autant de tâches à son curriculum.

Bien qu’Alfred Nobel ait eu quelques affinités avec la poudre, l’info reprise, à la Une de l’Hebdo (dont les lignes sont dictées au palais présidentiel) a fait l’effet de la dynamite. A la mesure de la mystification qui se prépare : « Blaise Compaoré, Prix Nobel de la Paix : pourquoi pas ? ». Un article qui ressassé la fable habituelle fabriquée de toutes pièces par le régime, tout au long des vingt ans de règne du beau Blaise : le Chef de l’Etat burkinabé est un faiseur de paix, un médiateur hors pair. Il a su résoudre les crises les plus dures du continent : la question touarègue au Niger et au Mali, le conflit libérien, le conflit togolais, le conflit ivoirien, etc. Une rédemption « exemplaire » !

Que cette idée de nobélisation de Blaise Compaoré ait été émise et rendue publique à Paris, lors d’une rencontre suscitée et dirigée de main de maître par le sénateur socialiste Guy Penne, ne doit rien au hasard.

Depuis le pacte scellé entre lui, Blaise Compaoré, Houphouet-Boigny et d’autres dans le complot qui s’est soldé par l’assassinat du président Thomas Sankara, Guy Penne est toujours resté fidèle à l’une des tâches essentielles de sa mission de conseiller Afrique de François Mitterrand : embellir par tous les moyens l’image du tombeur de Sankara et le hisser à la stature d’un homme d’Etat capable de tenir le rôle qu’avait assumé jusqu’à sa mort Félix Houphouet-Boigny, c’est-à-dire être un allié sûr de la France ayant une influence politique et une aura incontestées dans toute l’ Afrique de l’Ouest, voire au delà.

Le moment choisi pour lancer ce ballon d’essai n’est pas non plus fortuit. Le message principal qui est de faire accepter l’idée de la nobélisation de Blaise Compaoré s’adresse à plusieurs publics.

L’offensive lancée par Guy Penne et ses amis s’adresse d’abord aux autres chefs d’Etat africains. Laisser entendre que Blaise est nobélisable depuis Paris, devant un parterre d’anciens diplomates ayant servi partout en Afrique annonce de manière forte la fin d’un cycle. En effet, après avoir joué, avec la bénédiction de tous les réseaux françafricains (de gauche et de droite), le rôle du parfait pyromane et du barbouze sans état d’âme dans toute la sous région ouest-africaine, l’heure est venue pour l’homme fort de Ouagadougou de jouer au faiseur de paix. Un prix Nobel viendrait le hisser sur un piédestal duquel il pourra commander et superviser les autres gouvernorats françafricains. Avec un Omar Bongo, fatigué et en bout de course, Blaise Compaoré deviendrait ainsi le chef de file incontesté des « présidents africains amis de la France ». Dans le contexte actuel de réorganisation des rapports de force à l’échelle internationale, la France aura plus que jamais besoin, à l’ONU et ailleurs, de ses amis africains. Blaise Compaoré est appelé à jouer le rôle de pourvoyeur des soutiens indéfectibles à la France à l’échelle du continent africain.

Par ailleurs, lancer en ce moment le débat sur la possible nobélisation de Blaise permet à son régime et à ses soutiens internationaux de faire face et de contrer sur le terrain politique et diplomatique le vaste mouvement qui s’organise pour commémorer le 20è anniversaire de l’assassinat de Thomas Sankara. Ce mouvement national et international autour de la mémoire du fondateur du « pays des hommes intègres » monte en puissance. Il ne manquera pas de rappeler la vraie nature du régime de Ouagadougou, épinglé pour ses nombreux crimes économiques et de sang par deux rapports onusiens restés sans suite

Guy Penne, Jean Guion et les autres rodent leur discours qui consistera à présenter, à l’approche du 15 octobre 2007 (20è anniversaire de l’assassinat de Thomas Sankara), le président burkinabè comme celui qui a sauvé son pays et l’Afrique des griffes de « l’autocrate et communiste » Sankara.

Ce projet de nobélisation s’adresse aussi à tous ceux qui au Burkina contestent le règne liberticide et antisocial du régime Compaoré. L’association que préside Guy Penne a pour rôle de déconsidérer les luttes syndicales, de la société civile et celles des militants des droits de l’Homme contre l’impunité depuis l’assassinat de Norbert Zongo.

Face à cette entreprise de mystification qui vise redorer l’image du beau Blaise, un adage africain plein de bon sens nous indique la voie à suivre : « le mensonge peut courir pendant des années, un seul jour suffira à la vérité pour le rattraper ».

Sissulu Mandjou Sory

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 159 - Juin 2007
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