Survie

Interview Tiecoura Traoré

(mis en ligne le 1er juillet 2007) - Vincent Munié

Il est grand, le regard haut et sympathique, il sourit en buvant son thé, mais pourtant l’homme est las. Tiecoura Traoré vient de passer un mois en Europe à l’invitation de syndicats français et allemands. Ingénieur et même docteur, Tiecoura est le fondateur du Collectif Citoyen pour la Défense et l’Intégration du Rail Malien (COCIDIRAIL). Son militantisme, issu d’une réflexion globale sur l’idée du service public, lui valut d’être l’un des premiers licenciés du réseau Dakar Niger, lors de sa privatisation en 2003. Pour lui sa lutte s’inscrit dans le droit fil des combats du « DN »

Tiecoura Traoré : "Il faut avouer que le mouvement syndical et politique en Afrique Occidentale Française a été portée par les syndicats cheminots qui ont fait cas d’une conscience de classe importante, à l’origine des deux mouvements de 1936 et 1947, qui ont été le ferment de l’émancipation des peuples vers l’indépendance. Ceci n’a pas toujours plu… les états se sont méfiés"

Vincent Munié : Tu veux dire que les gouvernements vous ont abandonnés ?
TT : "Après les premiers régimes, les états ont commencé à représenter les puissances financières, et colonialistes et on peut les appeler comme on veut, mais pas les intérêts des peuples qu’ils gouvernent. Un travail de sape a été fait. Avant la privatisation, les états se sont eux-mêmes chargés de diviser et de briser la puissance syndicale, de façon à ce que la privatisation se passe sans heurts. Ce travail s’est concrétisé par l’incapacité de la base à comprendre qu’il fallait être ensemble. Ensuite au début de la privatisation, on a choisi tous les leaders et on les a licenciés. Au 1er octobre 2003 il n’y avait plus de syndicats à vrai dire. Et on a fait adopter une disposition légale interdisant pendant la 1ere année de l’exploitation du nouvel opérateur, toute activité syndicale sur la ligne."

VM : Parle moi des conséquences immédiates de la privatisation de 2003.
TT  : "Tout de suite on a fermé deux tiers des gares et haltes, 24 sur 36. Ça a touché une population d’1 million de personnes. Le problème n’est pas les gares, un outil de production n’est pas qu’au service de ceux qui y travaillent. Le train touchait beaucoup plus de gens… Simultanément, il y eut 618 licenciés dont douze couples, Monsieur et Madame en même temps. Seulement du côté Malien. Au Sénégal c’est à peu prés le même nombre, avec des aménagements différents."

VM  : Mais quel est l’intérêt de Transrail de réduire autant les capacités de la ligne ?
TT : "Pour eux, le jeu est clair. Avec l’accord des puissances publiques, il s’agit de modérer les ambitions du chemin de fer au minimum, en dépensant moins, y compris sur le freinage des trains dans les gares de croisement. Mais si les trains sont plus rares, on ne se croise plus, et on économise aussi sur le freinage des convois. Il en est de même pour tout le matériel et la voie, surtout on ne répare rien"

VM : Tu veux dire que depuis 2003, Transrail n’a rien investi dans la ligne ?
TT : "Mais non ! Il a été démontré par l’audit commandité par la banque mondiale et les deux états que Transrail n’a rien investi et n’est pas prêt de le faire !"

VM : Mais si cela a été prouvé par la Banque mondiale, comment se fait-il que les états ne réagissent pas ?
TT : "C’est de la responsabilité des gouvernements et nous en tant qu’association de citoyens nous demandons que ce travail qui consiste à casser l’outil du service public soit stoppé. Il faut se mettre à table et discuter. L’histoire du chemin de fer a montré que la ligne n’est pas vouée à être conduit de cette manière, nous avons déjà pu voir que l’exploitation pouvait être bénéficiaire"

VM : Et trois ans plus tard sais-tu qui est propriétaire du rail malien ?
TT : "en réalité, je ne maîtrise pas la situation jusqu’au bout, mais ce qui est certain c’est que le majoritaire Savage, vient de vendre à un consortium franco-belge Vectilus. Déjà la privatisation a profité à cinq fonds qui se sont vendus le réseau en spéculant. Par exemple Getma avait vite vendu ses parts à Jean Lefebvre, eux-mêmes liés au président Wade. Et tout cela avec l’accord de la Banque mondiale"

Propos recueillis par Vincent Munié

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 160 - Juillet Aout 2007
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