Survie

Armée française, camouflage européen

Le conseil de sécurité

(mis en ligne le 1er octobre 2007) - Victor Sègre

Il s’agirait en fait d’une mission de police de
l’ONU (Minurcat) appuyée par une force militaire
européenne regroupant 4 000 hommes
au plus. Après l’opération Artémis en 1998, et
l’Eufor en 2005, en République démocratique
du Congo, il s’agit du troisième projet d’intervention
militaire européenne. La genèse
de ces trois opérations et le rôle moteur qu’y
a joué la France, révèlent leurs enjeux véritables.
En décembre 2006, l’ONU proposait une
force de 6 000 à 10 000 hommes pour empêcher
l’extension de la crise du Darfour, mais
aussi pour contraindre les dirigeants tchadiens
et centrafricains à entamer « un processus de
dialogue et de réconciliation visant à déboucher
sur une solution politique » (L’Humanité,
25 décembre 2007). Avec un tel mandat, cette
force aurait pu, par exemple - horreur ! -, superviser
la tenue d’élections démocratiques...
C’est la raison pour laquelle Idriss Deby n’en
voulait pas. Ce dernier s’est laissé convaincre
d’accepter un déploiement européen après une
visite à l’Élysée le 19 juillet dernier. Il a alors
obtenu la promesse que le volet politique souhaité
par Ban Ki-moon soit abandonné et que
la gendarmerie tchadienne soit associée à la
force onusienne, ce qui n’est pas particulièrement
rassurant au vu de ses états de service.

L’alibi humanitaire

La mission de cette force mixte ONU-UE est
donc officiellement strictement humanitaire :
sécuriser les camps de réfugiés et permettre
le retour des personnes. Qui pourrait s’y opposer ?
« Cette force (...) doit aussi permettre
de ramener la stabilité dans l’ensemble de la
région »
, explique « un connaisseur [français]
du dossier » (AFP, 23 juillet 2007). Une préoccupation
tout aussi louable en apparence
mais qui, selon l’interprétation qui en est faite,
peut se trouver en totale contradiction avec
l’intention humanitaire affichée. Ainsi, le
soutien militaire inconditionnel de la France
aux régimes Déby et Bozizé a été un puissant
encouragement au maintien d’une logique de
guerre. Ce même soutien porte donc également
une forte responsabilité dans la dégradation
de la situation régionale et dans le sort des
populations civiles déplacées ou exilées. Une
anecdote rapportée par Human Rights Watch
est révélatrice de la hiérarchie réelle entre logique
guerrière et logique humanitaire : « Le
19 janvier 2 007, le personnel onusien et celui
d’une organisation non gouvernementale à
l’aéroport d’Abéché ont été les témoins de la
fourniture, par l’armée française, de carburant
pour les hélicoptères de combat de l’armée
tchadienne alors que l’armée française
avait refusé d’en fournir au programme alimentaire
mondial de l’ONU et aux avions de
Air Serv International, entraînant la suspension
de tous les vols humanitaires vers l’est du
Tchad. »
Le battage médiatique kouchnérien
autour d’un pont aérien pour le camp de Boz
Beida n’était pas encore à l’ordre du jour...

Conformément à la nouvelle doctrine officielle,
qui proclame, pour des questions d’image,
la fin des interventions unilatérales françaises
en Afrique, les autorités politiques et militaire
françaises ont déployé beaucoup d’efforts pour
mettre en place un cadre militaire qui paraisse
réellement européen et qui soit cautionné par
l’ONU. Si l’accord de principe européen a été
obtenu dès juillet (sous réserve de la validation
onusienne qui vient d’avoir lieu), les partenaires
traînent sérieusement les pieds dès lors qu’il est
question de contribuer matériellement et plus
encore de fournir des hommes, pour des raisons
faciles à comprendre. Personne n’est pressé de
voler au secours des dictatures françafricaines
sans en tirer le moindre avantage.

Le déploiement de la force européenne s’appuiera
sur les dispositifs militaires français déjà
présents (Épervier au Tchad, Boali en Centrafrique),
et c’est la France qui constitue « l’autorité
de planification ». Le QG sera à Paris, faute
d’avoir pu être hébergé à Bruxelles. Les Français
auraient voulu confier la direction formelle
des opérations à un autre pays. L’Allemagne,
qui avait joué le jeu en 2005, a décliné. Un
commandement britannique envisagé un temps
a, semble-t-il, été écarté. Il pourrait s’agir de la
Suède, « qui exercera son tour d’astreinte
de la force de réaction rapide européenne
à partir du 1er janvier 2008 »
, et qui fournirait
une contribution importante en hommes.
Mais son ministre de la Défense vient de
démissionner... Si celle-ci se rétracte, cette
force « européenne » apparaîtra pour
ce qu’elle est : une initiative française aux
motivations françafricaines...

Victor Sègre

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 162 - Octobre 2007
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