Survie

Premières fissures

Après l’expulsion du directeur d’Areva cet été, une timide remise en cause du monopole français sur l’uranium se dessine. Après cinquante ans de pillage néocolonial.

(mis en ligne le 1er octobre 2007) - Victor Sègre

Areva, premier groupe mondial dans le nucléaire civil, puise 50 % de son uranium au Niger (cinquième producteur mondial), représentant 30 % des besoins français. La multinationale est le deuxième employeur du pays qui, en dépit de ses richesses minières, reste l’un des plus pauvres du monde. En juin et juillet, le chef de la sécurité du groupe, Gilles Denamur, et son directeur, Dominique Pin, ont été tour à tour expulsés du pays. Ils sont accusés par le président Mamadou Tandja d’avoir financé des déserteurs de l’armée nationale qui ont rejoint la rebellion du Mouvement nigérien pour la justice (MNJ). Ils auraient également aidé cette rébellion de diverses manières. Areva se défend en affirmant n’avoir fourni de l’argent (au moins 80 000 euros) que pour acheter la sécurité de ses salariés. Denamur et Pin ne sont pas des enfants de choeur. Le premier est un ancien colonel de l’armée française « accusé d’avoir dans les années 1990 encouragé un soulèvement autonomiste touareg » (Reuter, 2 août 2007). Le second, Survie l’avait rencontré alors qu’il était numéro deux de la cellule Afrique de l’Élysée de 1991 à 1995. Pendant cette période, Anne Lauvergeon, actuelle présidente d’Areva, était justement secrétaire générale adjointe de l’Élysée et « Sherpa » de François Mitterrand. Dominique Pin a été envoyé au début de cette année au Niger par elle pour y défendre les intérêts du groupe face à la concurrence naissante sur place. Au mieux, il a acheté la sécurité d’Areva au détriment des firmes chinoises récemment arrivées, au pis, il a tenté d’instrumentaliser la rébellion contre le pouvoir central de Niamey.

Cette crise coïncidait avec la renégociation de la convention liant le Niger à Areva, et a été utilisée par les autorités nigériennes pour hausser le ton. Et le Premier ministre Seyni Oumarou de proclamer que « plus rien ne sera[it] comme avant » (AFP, 1er août 2007). Le monopole d’Areva et le prix d’achat de l’uranium ont donc été, cet été, au coeur des négociations menées entre les États nigérien et français. On a d’ailleurs vu, à Niamey, Bruno Joubert, conseiller Afrique de l’Élysée. La situation de la multinationale française, à capitaux encore largement publics, est restée inchangée depuis l’accession du Niger à l’indépendance. En 1961, le Niger, comme d’autres anciennes colonies, contracte un accord de défense avec la France. Le texte contient des clauses secrètes et notamment un volet économique d’approvisionnement préférentiel en « matières premières et produits stratégiques ». En 1974, Hamani Diori est renversé pour avoir, entre autres, voulu remettre en cause le pacte néocolonial. Si l’accord de défense a été dénoncé un an plus tôt, la situation de monopole sur l’uranium a perduré. C’est ce qui a permis à la France d’alimenter le premier parc nucléaire mondial à des prix défiant toute concurrence. Ainsi en 2007, le produit était-il acheté 41 euros le kilo contre 186 euros sur le marché international.

Mamadou Tandja, qui réclamait initiale- ment la maîtrise de 1 500 tonnes d’uranium, n’a finalement obtenu d’en vendre que 300 tonnes, en 2007-2008, sur le marché mondial (alors qu’Areva produit de son côté 3 500 tonnes par an). Le prix de l’uranium a par ailleurs été fixé à 60 euros/kg pour 2007 et doit être réévalué tous les ans, du moins selon les autorités nigériennes. Cet embryon de réappropriation va-t-il se poursuivre ? Les mouvements sociaux nigériens imposeront- ils sa redistribution ? Dans le cas contraire, cette avancée des négociations ne fera qu’alimenter les dépenses militaires et les cassettes personnelles des dignitaires du régime. Areva a également accepté une avance de 15 milliards de francs CFA sur dividendes, et Paris aurait promis une aide dans la lutte contre le MNJ. Areva s’est, quant à elle, vu attribuer cinq nouveaux permis d’exploration en plus de quatre récemment obtenus. Elle a annoncé vouloir doubler sa production. Même si l’attribution de permis de prospection et d’exploitations à des sociétés chinoises, canadiennes, britanniques et indiennes se multiplient depuis 2006 et ont mis un terme à son monopole, la position dominante d’Areva est pour l’instant d’autant moins menacée qu’elle détient les cartes géologiques du pays et qu’elle ne semble pas très pressée d’en faire profiter la concurrence...

Victor Sègre

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 162 - Octobre 2007
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