Survie

Biya à l’Élysée

Le défilé des présidents africains du pré-carré continue à l’Élysée, dans la meilleure tradition de la Ve République. Après Omar Bongo, Denis Sassou Nguesso, Nicolas Sarkozy a reçu, le 26 octobre, Paul Biya, qui a déclaré, ravi, à propos de la politique africaine de la France : « Il y a plus rupture dans la forme et continuité dans le fond. »

(mis en ligne le 1er novembre 2007) - Odile Tobner

En vingt-cinq ans le Cameroun, considéré dans les années 70 comme l’un des pays les plus prometteurs parmi les pays émergents en raison de la richesse et de la variété de ses ressources, a régressé au rang de pays très pauvre. Cent vingt-septième sur cent quatre-vingt pour le PIB, il chute au cent quarante-huitième rang pour l’indice de développement humain. Depuis des dizaines d’années, l’État n’a investi ni dans la santé ni dans l’éducation ni dans les infrastructures. Pourtant les ressources naturelles, particulièrement le pétrole et le bois, sont exploitées massivement. L’oligarchie au pouvoir a connu un enrichissement pharaonique. Paul Biya a pu ainsi, entre autres libéralités, faire cadeau à la secte française de l’Ordre souverain du temple initiatique (Osti) d’un immeuble au 22 de la rue Beaunier dans le xive arrondissement parisien.

Les programmes d’ajustement structurel imposés par la Banque mondiale ont amené à brader les services publics des chemins de fer (Régifercam, devenu Camrail), acquis par Vincent Bolloré, de l’électricité (Sonel) vendu au groupe américain AES. La distribution de l’eau vient d’être attribuée en septembre 2007 à l’Onep (Office national de l’eau potable du Maroc). D’autres services, téléphone, transport aérien, vont suivre. Le résultat pour les usagers se traduit par une dégradation des services et une augmentation galopante des prix.

Présenté comme un pays calme, le Cameroun connaît de graves problèmes d’insécurité. Dans le Nord, des bandes armées de « coupeurs de routes » font régner la terreur en pillant et en rançonnant. Né au Cameroun, le phénomène s’est étendu à la Centrafrique voisine.

L’insécurité règne également à Douala et à Yaoundé. Nombre d’étrangers ont été assassinés par des malfrats : une chercheuse française, une commerçante chinoise, un diplomate marocain, pour ne citer que les victimes les plus récentes.

Les conditions de vie qui se dégradent aboutissent de plus en plus souvent à des affrontements entre la population et les autorités. Depuis quelques semaines, on compte au moins six morts : deux à Abong Mbang, tués lors d’une manifestation pacifique pour protester contre la privation d’électricité depuis quatre mois. Deux au marché Mokolo à Yaoundé lors de la destruction des échoppes sur les trottoirs. Le commerce et les activités « informelles » sont la seule possibilité de survie pour les trois quarts de la population. Deux jeunes moto-taxis enfin ont été victimes, à Bamenda, de la répression de leur mouvement de protestation après le tabassage d’un des leurs par la police.

Ces révoltes, traduisant l’exaspération de la population, cadrent assez peu avec l’écrasante victoire électorale que le parti au pouvoir, le Rassemblement démocratique du peuple congolais (RDPC), vient d’obtenir aux élections législatives et municipales de juillet dernier. Une victoire obtenue, comme d’habitude, par une fraude massive et multiforme (Billets d’Afrique n° 161, septembre 2007). Jean-Marie Bockel, secrétaire d’État à la Coopération, de passage à Yaoundé début octobre, s’est risqué à dire qu’il y avait des progrès à faire dans la gouvernance.

Mais le Cameroun a été bien reçu avec les honneurs à l’Élysée. C’est en effet un des pays les plus importants stratégiquement en Afrique, le pivot de l’Afrique centrale. La France va y implanter, à Awaé, une École internationale des forces de sécurité (Eiforces). Le projet de création est, en effet, selon le Cameroon tribune du 3 octobre, « l’expression de la volonté du Cameroun de voir le Ctpmo (Centre de perfectionnement des techniques de maintien de l’ordre) d’Awaé s’ériger en une école à vocation internationale, ayant pour mission essentielle de préparer des unités constituées de la gendarmerie aux missions policières de maintien de la paix ». Plus que jamais les grandes puissances s’intéressent à ce coeur de l’Afrique regorgeant de ressources. Les enjeux pour le contrôle des matières premières passent loin devant les droits et le sort des habitants dont les velléités de révolte seront tenues en lisière par l’intimidation. Pour le sale boulot, rien ne vaut un dictateur ami.

Odile Tobner

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 163 - Novembre 2007
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