Survie

Bouffonneries

(mis en ligne le 1er décembre 2007) - Odile Tobner

L’arche de Zoé a fait couler des ruisseaux d’encre et de salive. Tout le monde en France y est allé de son couplet sur ceux que, par un effet facile, on a appelé les zozos et qu’on a qualifi és de naïfs. On s’est un peu étonné que ces naïfs aient pu être transportés par l’armée française sur place, à quoi il a été répondu qu’elle le faisait pour toutes les ONG – comme ça, gentiment, il n’y a qu’à demander. On n’est pas plus serviable. L’armée française est encore plus naïve que les ONG naïves. On fond d’attendrissement.

Mais personne ne s’est étonné que ces zozos de l’arche de Zoé, présentée comme une petite association plus ou moins folklorique, aient pu disposer de moyens logistiques considérables : une dizaine de 4X4 pour leurs allées et venues, petit avion pour les transports des enfants vers Abéché, affrètement d’un Boeing avec son équipage pour l’évacuation, équipement et matériel à volonté pour le séjour sur place, recrutement de nombreux collaborateurs tchadiens. Tout cela n’a pas pu être fi nancé par les quelques milliers d’euros demandés à chacune des cent familles désireuses d’accueillir un « enfant du Darfour ».

Après le fiasco de l’opération, la ridicule évacuation à grand spectacle des journalistes par Sarkozy, les déclarations intempestives du même sur son intention d’aller chercher le reste de la troupe des zozos, la France a réussi l’exploit de faire l’unanimité de l’opinion tchadienne et africaine contre elle. Puis le soufflé médiatique est retombé. Le président de l’Arche de Zoé, du fond de sa prison au Tchad, s’est dit « lâché » par tout le monde. Circulez, il n’y a plus rien à voir.

On a pu revenir aux choses sérieuses, à la guerre des Tchadiens entre eux, qui fait rage à nouveau, à l’appui des avions français aux troupes de Déby, aux couacs de la mission militaire européenne pour sécuriser les frontières du Tchad et de Centrafrique, qui n’arrive pas à se mettre en place. Les Européens traînent les pieds à venir s’engluer dans ce qui leur apparaît comme un problème néocolonial français de contrôle de la région. Le volet guerrier court sans doute au même fi asco que le volet humanitaire, pour les mêmes mauvaises raisons : chacun spécule sur les bénéfices politiques à tirer de son intervention. L’Afrique et les Africains ne sont que la toile de fond des manoeuvres et des rivalités des grandes puissances.

La morale, brandie par tous, a si peu de part dans l’action de chacun, qu’on annonce cette semaine au Sénat français, lors du cinquième Forum du développement durable, comme invité d’honneur, le grand spécialiste en développement qu’est Sassou Nguesso, président du Congo Brazzaville. Ce serait bouffon si ce n’était pas aussi sinistre. Le héros de l’enrichissement personnel, celui dont la famille alimente les histoires de dépenses scandaleuses, celui qui a mis le Congo à feu et à sang et l’a plongé dans la misère, va venir en France parler de développement.

Cette nouvelle n’a pas ému grand monde dans le milieu politico-médiatique des défenseurs de l’humanité, trop occupés à faire la morale à la planète pour voir ce qui se passe à Paris. Pourquoi agir sur ce qui est de notre ressort quand on peut discourir sur tout ce qui est hors de notre portée ! Le président Nicolas Sarkozy, le ministre Jean- Marie Bockel ont fait, cet été, de grandes déclarations sur l’exigence de démocratie et de bonne gouvernance pour que la France entretienne des relations d’amitié avec les chefs d’État. Si Sassou Nguesso offre l’exemple de ces qualités, on ne voit pas à qui d’autre on pourrait bien les dénier.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 164 - Décembre 2007
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