Survie

Retour des immigrés malgré eux

Le ministre français de la Culture et certains conservateurs de musées s’opposent à la restitution d’une relique humaine rapportée d’une expédition coloniale. Un blocage qui nous ramène aux moeurs des scientifiques du XIXe siècle.

(mis en ligne le 1er décembre 2007) - Odile Tobner

Depuis 1992, le peuple maori de Nouvelle-Zélande collecte les reliques de ses ancêtres déposées dans les musées occidentaux pour leur offrir une sépulture. Le conseil municipal de la ville de Rouen a décidé d’accéder à sa demande et la tête maorie, conservée depuis 1875 au muséum d’Histoire naturelle de la ville, devait faire partie d’un lot d’une douzaine d’autres collectées en Europe et destinées à être rapatriées en novembre en Nouvelle-Zélande. Le 23 octobre la municipalité de Rouen a restitué solennellement cette tête de guerrier lors d’une cérémonie en présence de représentants de la communauté maorie et de l’ambassadeur néo-zélandais. C’est la première, en France, à restituer une de ces têtes tatouées, objets, au xixe siècle, d’un honteux trafic pour satisfaire l’appétit des collectionneurs européens. « Un geste éthique », selon la Mairie.

Christine Albanel, ministre de la Culture a obtenu le 24 octobre au nom de l’État devant le tribunal administratif de Rouen la suspension de la décision municipale. Elle s’appuie sur le principe d’inaliénabilité du patrimoine national. Le conservateur du muséum d’Histoire naturelle de Rouen et le conseil municipal revendiquent eux la loi de 1994 sur la bioéthique, selon laquelle le corps n’est pas un bien patrimonial. Un tribunal devra donc se prononcer sur le fond.

Selon Christine Albanel elle-même, la France et ses musées redoutent un précédent qui pourrait entraîner une foule de restitutions de momies égyptiennes, incas, squelettes et ossements divers, trophées humains des expéditions coloniales. Le musée du quai Branly possède une série de ces têtes momifiées. On se souvient que la restitution à l’Afrique du Sud du squelette de la « Vénus hottentote », exhibé au musée de l’Homme, avait demandé le vote d’une loi en 2002, pour vaincre l’opposition de certains conservateurs de musées. Philippe Richert, sénateur UMP du Bas-Rhin, rapporteur de cette loi, dénonce ce nouveau blocage, qui, selon lui, nous ramène aux moeurs des scientifiques du xixe siècle. On traitait en effet les restes humains des « sauvages » comme ceux des divers animaux qu’on prélevait à titre de curiosités. « On ne peut réviser éternellement l’histoire  » dit Yves Le Fur, directeur adjoint du musée du quai Branly (cité par Vianney Aubert : La tête maorie qui sème la discorde, Le Figaro, 15 novembre 2007). Qu’est-ce que cette restitution a à voir avec une révision de l’histoire ? Peutêtre fait-on allusion à la lumière fâcheuse que la publicité de ces restitutions jette sur des acquisitions qui n’avaient pas demandé tant d’attirail administratif, étant le fait du vol, souvent avec violence, au détriment de populations subjuguées. Un internaute malicieux n’a pas manqué d’ajouter son grain de sel à cette polémique : « Étonnant  !… un ministre du gouvernement qui s’oppose au retour d’un étranger (ou du moins ce qu’il en reste…) dans son pays d’origine. »

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 164 - Décembre 2007
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