Survie

L’Eufor ne va pas fort

(mis en ligne le 1er janvier 2008) - Victor Sègre

La force européenne initiée par la France (voir Billets d’Afrique n°162) pour « sécuriser les camps de réfugiés » au Tchad et en Centrafrique peine à se mettre en place, et les critiques se multiplient.

Les ministères français de la Défense et des Affaires étrangères ont beau se démener depuis plus de quatre mois pour convaincre nos « partenaires » européens, l’Eufor, qui aurait dû se déployer à la minovembre, n’a toujours pas vu le jour. Il n’est pas certain non plus qu’elle puisse respecter la nouvelle échéance fixée à mijanvier. Non seulement l’Allemagne et la Grande Bretagne n’ont pas souhaité fournir des soldats (officiellement pour cause de forte participation à l’intervention de l’Otan en Afghanistan), mais ces pays refusent également de compenser leur absence par une participation financière ou matérielle, comme instamment demandé par la France. L’Italie et l’Espagne ont pour leur part fait valoir leur participation à la Finul pour décliner l’invitation (Le Monde, 24 septembre 2007, « Paris peine à obtenir des soldats d’autres pays de l’Union »). La Suède, fortement sollicitée pour assurer le commandement de l’opération a finalement passé la main. C’est un général irlandais, Patrick Nash, qui assurera le commandement opérationnel (basé en banlieue parisienne), tandis que le commandement de la force sur le terrain sera assuré par le général français Philippe Ganascia, ce qui suffit au journaliste spécialisé dans les questions de défense, Philippe Leymarie, pour affirmer sans rire que « la chaîne de commandement de la Minurcat [en fait de l’Eufor, la Minurcat étant la force de police de l’ONU que la force militaire européenne est censée seconder] sera donc entièrement indépendante de celle de l’armée française » (RFI, 30 septembre 2007, « Mise en place d’un état-major multinational pour la Minurcat »). A l’inverse, Le Point du 6 novembre rapporte les considérations plus prosaïques d’un proche du dossier : « C’est tout bénef pour la France. Il suffira aux soldats de changer de sticker sur l’épaule. D’une opération française ils passent à une mission sous mandat de l’ONU. On mutualise les risques. Si ça ne marche pas, la France ne sera pas le bouc émissaire. » Sauf qu’il y a toujours aussi peu de volontaires pour tester « si ça ne marche pas » et que le « bénef » se fait attendre.

Qui veut donner des millions ?

Au 30 novembre, sept autres pays seulement avaient accepté de fournir quelques soldats aux côtés des troupes françaises qui composeront la majorité des effectifs : la Belgique, l’Irlande, l’Autriche, la Finlande, la Pologne, la Suède et la Roumanie. Mais le compte (3000 à 4000 soldats attendus au total) n’y est toujours pas. Le porte-parole du commandant de l’Eufor, Dan Harvey, a expliqué le 29 novembre : « Si je n’ai pas assez de joueurs, je n’envoie pas d’équipe de rugby sur le terrain » (Le Soir, 30 novembre 2007, « L’Eufor en panne d’hélicos »), oubliant sans doute que l’Eufor est censée endosser le maillot de l’arbitre et non celui d’une équipe... Même l’Irlande qui assure le commandement et qui avait promis 450 soldats a reporté leur départ à début 2008 pour 50 rangers et à février-mars pour le reste de la troupe, faute d’un soutien logistique et aérien suffisant. Mi-décembre, le président français expliquait que Bernard Kouchner en était encore à « grapiller les hélicoptères les uns après les autres. » (Reuters, vendredi 14 décembre 2007) « Si les pays européens n’arrivent pas à compléter la force, l’Union européenne fera appel à des pays tiers, comme la Turquie, la Norvège et surtout l’Ukraine, aux importantes capacités aéronautiques », rapportait Le Soir du 30 novembre. Par ailleurs, le général irlandais Patrick Nash a demandé que soit étudiée la possibilité de faire appel, le cas échéant, à de « l’outsourcing ». En bon français, l’engagement d’éléments non militaires. Des mercenaires ? « Non, pas du tout, explique un responsable militaire européen. C’est hors de question. Ce ne sont pas les capacités en troupes qui posent problème. » A voir...

La difficile préparation de l’Eufor en ferait presque oublier qu’officiellement celle-ci n’a vocation qu’à intervenir en soutien à la force de police de l’ONU, la Minurcat, dont on ne parle plus beaucoup. Dans son rapport du 17 décembre 2007 sur la Mission des Nations Unies dans le nordest de la république centrafricaine et au Tchad, le secrétaire général de l’ONU déplorait que sur les 300 policiers attendus, seuls 70 ont été sélectionnés et que « le nombre total de candidats présentés par les pays fournissant des policiers est toujours insuffisant. » Bref, là aussi, ça patine.

Mauvais esprits

Dans le même temps, alors que la France avait obtenu les feux verts européens (Action commune 2007/677/PESC du Conseil de l’UE, 15 octobre 2007) et onusien (Résolution 1778 du 25 septembre 2007), ainsi que la mise en sourdine des réticences initiales des autres « poids lourds » européens (Libération, 20 juillet 2007, « Tchad : Paris veut enrôler les Vingt- Sept »), les critiques se manifestent de plus en plus ouvertement. Selon La Lettre du Continent du 22 novembre « l’Allemagne s’est carrément montrée hostile à l’opération, estimant que l’Europe devrait plutôt concentrer ses forces et ses moyens sur l’opération Minuad, au Darfour en 2008. Dans les débats au sein du Comité politique et sécurité (COPS) européen, Berlin s’est aussi inquiété de l’impact d’Eufor sur les “ dynamiques internes ” au Tchad et en Centrafrique. » Simultanément, un député vert autrichien, Peter Pilz dévoilait un rapport interne et confidentiel du ministère autrichien de la Défense daté du 9 novembre signé du major Généralmajor Christian Segur-Cabagnac (AFP, 27 novembre 2007). Celui-ci affirme que « le parti-pris net des Français en faveur du président Idriss Déby pourrait réduire significativement la marge de manoeuvre de l’Eufor et conduire les troupes de paix de l’UE à choisir leur camp. Il est redouté qu’un engagement des troupes françaises aux côtés des troupes gouvernementales ne peut être exclu, dans le cas où les rebelles, comme en avril 2006, décideraient d’attaquer la capitale, N’Djamena. » (Le Soir, 28 novembre 2007 : « Les objectifs cachés de Paris inquiètent »). Le rapport pointait ainsi les dangers que la position française ferait encourir aux soldats autrichiens. La fuite du rapport est-elle involontaire  ? Toujours est-il que le ministre autrichien de la Défense Norbert Darabos reconnaissait publiquement fin novembre devant l’académie militaire que « l’importance de l’engagement français suscite bien sûr des interrogations ici où là » sur la neutralité de l’Eufor (AFP, 27 novembre 2007). Début décembre, un rapport rédigé par Björn Seibert, un ancien expert de l’armée allemande, pour le Massachusetts Institute of Technology (MIT) pronostiquait un enlisement de l’Eufor et un désengagement progressif des pays européens déjà peu enthousiastes. Plusieurs députés européens ont également manifesté leur scepticisme ou leurs craintes : ainsi le socialiste belge Alain Hutchinson, a appelé les Etats membres à « démontrer qu’il s’agira bien d’une force européenne » ; le Vert espagno Raül Romeya a estimé que « la force est excessivement liée à la France, ce qui pourrait avoir un effet défavorable  », et Mary Lou McDonald, une députée issue de la gauche irlandaise du Sinn Fein a mis en garde contre une mission qui, dominée par la France serait « presque provocatrice » et « vraiment imprudente » (IPS, 19 décembre 2007, « La position française retarde l’envoi de troupes au Tchad). Plusieurs organisations humanitaires présentes sur le terrain, comme le CICR ou l’International Rescue Committee (IRC) ont fait part de leur crainte d’être associées par certains groupes armés à une force qui ne serait ni neutre ni impartiale, et de voir de ce fait leur action auprès des réfugiés compromises et leurs personnels mis en danger (IRIN, 26 décembre 2007, Tchad : Neutralité ou impartialité de la force nouvelle force internationale ?).

Bourbier françafricain

Des réticences et des critiques qui irritent fortement notre ministre de la Défense, au point qu’il a jugé bon d’endosser son costume humanitaire entre la bûche de Noël et le foie gras du 31, et d’aller sermonner les autres pays européens depuis un camp de réfugiés au Tchad, s’indignant des « faiblesses et des défaillances européennes  » et plaidant « du fond du coeur » pour un déploiement en janvier. Si les télévisions françaises ont relayé cet appel à la charité chrétienne sans trop se poser de questions, pas sûr qu’il suffise à émouvoir la prochaine « conférence de génération de force » qui doit se réunir le 11 janvier à Bruxelles et faire le point sur l’Eufor.
Les autorités françaises n’ont en effet pas même fait semblant de réfréner leur soutien militaire à la dictature tchadienne pendant la phase de préparation de l’Eufor. La Lettre du Continent révélait le 17 décembre que l’Elysée et la Délégation générale à l’armement (DGA) a fait passer en procédure accélérée devant la CIEEMG (Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre) la livraison à Idriss Déby d’une centaine de missiles Milan et de 20 postes de tir. En mars dernier, la CIEEMG avait déjà autorisé la Sofema (office français d’exportation de matériel militaire) à exporter 25 véhicules blindés d’occasion, livrés un mois plus tard accompagnés de personnels du service action de la DGSE (Bakchich, 19 décembre 2007, « Armement : Le tchadien Idriss deby se blinde en France »).
L’évolution de la situation au Tchad ne contribue pas non plus à susciter des vocations. Le chef irlandais de l’Eufor, encadré par les militaires français, s’est rendu à N’Djamena pour réitérer l’engagement pris par la France auprès de Déby que l’Eufor n’aurait pas pour fonction d’intervenir dans les « affaires intérieures » du Tchad (Libération, 5 novembre 2007, « Déby entame le crédit de Sarkozy ») Le même jour éclatait l’affaire de l’Arche de Zoé. Il est vraisemblable que les militaires tchadiens ont attendu le dernier moment avant de mettre un terme à la scandaleuse expédition, celle-ci constituant un moyen de pression dans les relations franco-tchadienne (et la livraison des missiles Milan mentionnée ci-dessus pourraient être une contrepartie au scénario judiciaire concocté en commun par Déby et Sarkozy).

En état de belligérance avec la France

Le dirigeant tchadien a également rendu visite le 10 novembre à son homologue et protégé centrafricain, qui s’était déclaré favorable à l’Eufor, car celle-ci aurait pour effet de « gêner » les rebelles a-t-il expliqué quelques jours plus tard (AFP, 20 novembre 2007). Les deux ont rendu public une déclaration commune affirmant que le mandat de la force européenne n’avait pas vocation à être renouvelé. L’Eufor essuie également des critiques inverses de la part du Comité de Suivi de l’Appel à la Paix et à la Réconciliation au Tchad (voir leur mémorandum sur billetsdafrique.info).
Par ailleurs, les combats entre l’armée tchadienne et les différentes rebellions (voir Billets d’Afrique n°164, décembre 2007) ont repris immédiatement après l’accord mort-né signé en octobre en Libye, chacun semblant pressé d’en découdre avant l’arrivée des troupes européennes. A l’issue des derniers combats, l’UFDD, qui a à nouveau dénoncé les vols de reconnaissance français au dessus de ses positions au profit de l’armée tchadienne, s’est déclaré « en état de belligérance » non seulement avec la France, mais avec « toute autre force étrangère sur le territoire national  » (AFP, 30 novembre 2007), visant implicitement l’Eufor en préparation. Le message a apparemment été bien reçu. En outre, le 12 décembre, trois des rebellions tchadiennes, l’UFDD du général Mahamat Nouri, RFC de Timan Erdimi, et l’UFDD-Fondamentale d’Abdelwahid Aboud Makaye affirment avoir conclu un nouvel accord de coordination militaire pour unir leurs forces contre Déby.
Enfin selon le Canard Enchaîné du 5 décembre, « nos alliés européens ignorent encore certains aspects secrets de l’engagement français. Des petites équipes du COS (Commandement des opérations spéciales) opèrent dans la zone frontalière du Soudan et du Centrafrique, voire bien au-delà. Leur mission : repérer les groupes rebelles qui se réfugient dans ces Etats voisins, et guider un avion Atlantique-2 pour ses missions de reconnaissance ou de préparation d’un éventuel raid de Mirage. Il ne s’agit nullement d’initiatives prises par quelque chef militaire heureux de jouer à la guerre dans l’“Afrique de papa”. La décision vient de plus haut. » Pas sûr que cela suffise à rassurer les autres pays européens, d’autant plus que la tension entre le Tchad et le Soudan, à la frontière desquels se réorganisent les rebellions tchadiennes à nouveau alliées, monte à nouveau. Le 27 décembre, le Tchad a accusé le Soudan de préparer « une nouvelle agression » pour empêcher le déploiement de l’Eufor. Le lendemain le Soudan a accusé l’armée tchadienne d’avoir fait une incursion terrestre et des bombardements aériens en territoire soudanais, et se réservait le droit « de se défendre au moment et à l’endroit qu’il jugera opportuns ». Déby s’est déclaré « indigné » de ces accusations, pourtant confirmées selon l’AFP (5 janvier 2008) par des sources militaires tchadiennes et d’autres observateurs.
Les bombardements tchadiens ont-ils bénéficiés du repérage mené par les hommes du COS mentionné plus haut ? Le 5 janvier, lors d’une « manifestation de soutien » à son régime, Déby a affirmé à plusieurs reprises vouloir en finir avec les rebelles, quitte à mener la guerre à l’intérieur du pays voisin : « Nous allons les détruire dans leur nid à l’intérieur du Soudan ».
On saura maintenant rapidement si la France réussit à nouveau à subordonner la politique européenne de sécurité en Afrique à la défense de ses intérêts françafricains.

Victor Sègre

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 165 - Janvier 2008
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