Survie

« Les autorités militaires ont refusé de projeter le film au ministère de la Défense »

(mis en ligne le 1er janvier 2008) - J.-P. Cosse

Comment la hiérarchie militaire a-t-elle réagi au film Opération Turquoise ? Voici la réponse d’Alain Tasma donnée à l’occasion du XVIIIe Festival international du film d’histoire de Pessac.

Gilles Taurand (scénariste) et moi-même avons montré le scénario au chargé de la communication du ministère de la Défense ainsi qu’à des officiers, comme le colonel Hogard, arrivé avec plusieurs compagnies, le 29 juin, dans le secteur sud du Rwanda, pour relever le COS. Ce dernier, auteur des Larmes de l’honneur, 60 jours dans la tourmente du Rwanda, à la pensée très structurée, drapé dans une sorte de dignité, a refusé de voir qu’on ne cherchait pas à envisager l’opération Turquoise dans son ensemble, mais qu’on présentait les quinze premiers jours de la mission du COS ouvrant les portes aux troupes de Turquoise. Il a répété : « Nous n’avons fait que de l’humanitaire ; ce film porte atteinte à l’honneur de l’armée. »

En leur faisant lire le scénario, nous leur avons dit : « Aidez-nous ! Éclairez-nous, corrigez  ! ». Nous n’avons eu que des réponses dilatoires, et les autorités militaires ont refusé de projeter le film au ministère de la Défense. J’ai eu l’impression qu’ils ne trouvaient rien à redire, mais ils se taisaient, embarrassés. Deux exceptions, cependant. Un général qui a participé à Noroît (intervention de l’armée française, en 1990, pour arrêter la progression du Front populaire rwandais, FPR) a reconnu qu’alors l’armée française était du côté d’Habyarimana. Et le colonel Martin-Berne, chef du bureau instruction, en 1994, formation et droit de la guerre de la Force d’action rapide (FAR), l’unité qui a fourni les effectifs de l’opération Turquoise a approuvé pleinement le film : « ça s’est passé comme ça » a-t-il dit.

Parmi les acteurs, seize étaient des soldats qui avaient participé à d’autres missions en Afrique, et deux étaient engagés dans l’expédition Turquoise. Comme avec les Rwandais, j’ai essayé de les faire jouer au plus près de ce qu’ils avaient vécu.

Quant à l’association France-Turquoise, elle a rejeté violemment le film, nous reprochant de nuire aux soldats français inculpés par le tribunal militaire après les plaintes des Rwandaises Tutsi les accusant de les avoir violées. Des membres de l’association parlaient de faire censurer le film, de nous assigner en référé. Ils n’ont pas mis leurs menaces à exécution.

Ce film s’adresse à ceux qui ne sont pas au courant, et même à ceux qui n’ont pas vraiment envie de se plonger dans le drame d’un pays lointain. Chacun peut se sentir concerné par l’expérience tragique de ces militaires, souvent totalement ignorants du chaos apocalyptique où ils sont tombés, et de la supercherie de l’opération. Ces images ont le pouvoir de témoigner de ce qu’il s’est passé.

Il faut les voir pour « comprendre et en tirer les conséquences ».

Propos recueilli par J.-P. Cosse, Cauri 33.

Opération Turquoise sortira en DVD au mois de février (Production CIPANGO)

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 165 - Janvier 2008
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