Survie

Bockel sort ses griffes

(mis en ligne le 1er février 2008) - Odile Tobner

Le secrétaire d’État chargé de la Coopération et de la Francophonie, Jean-Marie Bockel, a fait sensation le 15 janvier, lorsqu’il a prononcé, lors de la cérémonie des voeux au ministère des Affaires étrangères, un discours musclé sur la nécessité de changer la politique africaine de la France.

« Je veux signer l’acte de décès de la Françafrique » a-t-il même déclaré. À Survie, on n’en revient pas. Tout en affirmant vouloir balayer devant sa porte et ne pas faire la leçon, il a quand même envoyé quelques remarques bien senties, dans le style « Je ne vise personne mais suivez mon regard » : « L’un des premiers freins au développement, c’est la mauvaise gouvernance, le gaspillage des fonds publics, l’incurie de structures administratives défaillantes, la prédation de certains dirigeants. Tout le monde le sait, bien peu le disent.[…] Quand le baril est à plus de 100 dollars, et que d’importants pays producteurs de pétrole ne parviennent pas à se développer, la gouvernance est en question. Quand les indicateurs sociaux de ces pays stagnent ou régressent tandis qu’une minorité mène un train de vie luxueux, la gouvernance est en question. Que deviennent ces revenus pétroliers ? Pourquoi la population n’en bénéficie- t-elle pas ? Est-il légitime que notre aide au développement soit attribuée à des pays qui gaspillent leurs propres ressources ? ».

Les victimes de cette diatribe se sont désignées elles-mêmes en réagissant vigoureusement. Il paraît que Paul Biya et Denis Sassou Nguesso ont protesté près de la présidence française, Bongo, lui, a exprimé sa colère publiquement, le 18 janvier, à travers un communiqué du conseil des ministres gabonais : « De tels propos ne peuvent être mus que par l’ignorance des réalités de la coopération francoafricaine, surtout quand on sait les avantages que tirent la France et les autres États occidentaux de leurs rapports économiques avec notre pays depuis toujours. […]Aussi, le gouvernement marque-t-il sa surprise face au constat que, depuis l’arrivée à la tête de la France du président Nicolas Sarkozy, circulent des clichés méprisants faisant des États africains de vulgaires mendiants sollicitant sans fin l’aumône de la France […]
Si la France estime que l’Afrique lui coûte cher, il lui revient souverainement d’en tirer les conclusions sans être obligée de se justifier de façon aussi péremptoire. Car l’Afrique saura trouver assurément des partenaires plus respectueux de la dignité de ses peuples et de la souveraineté de ses États.
 »

Tiens, tiens ! Voici que Bongo découvre que la France a exploité le Gabon. Et alors ! N’a-t-il pas laissé faire cela, contre l’intérêt du Gabon, depuis quarante ans ?

En échange de quoi a-t-il trahi les siens ? Pourquoi n’a-t-il pas préféré la dignité de l’indépendance, que lui permettaient les ressources du Gabon, aux liaisons mafieuses avec l’affairisme français, qui ne lui ont attiré que le mépris ?

Quant au défi lancé à la France d’abandonner l’Afrique, c’est pure rodomontade. Elle abandonnerait surtout ses amis chefs d’État à leur sort en face de leurs populations. Il est peu probable en effet que de nouveaux partenaires interviendraient militairement pour sauver des pouvoirs corrompus, ils respecteraient certainement davantage la souveraineté des peuples, régulièrement bafouée par des élections truquées sur lesquelles Paris a toujours fermé les yeux.

Omar Bongo a tellement peu envie de rompre avec les Français qu’il s’est empressé de faire savoir qu’il avait joué les bons offices, en intervenant près du président du Niger pour qu’il libère les deux journalistes français arrêtés pour avoir tenté de faire un reportage sur la rébellion des Touaregs. Comment peut-on maltraiter quelqu’un toujours prêt à rendre service ! Quant au discours de Bockel, si on dit, en France, qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, on espère quand même qu’elle en est l’annonciatrice.

Odile Tobner

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 166 - Février 2008
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