Survie

Biens mal acquis bien défendus

(mis en ligne le 1er mars 2008) - Odile Tobner

Alors que le pays est en proie aux émeutes, la répression bat son plein. Il ne fait décidément pas bon d’investiguer au Cameroun. Surtout quand on s’intéresse sur l’origine de la fortune des hommes au pouvoir.

Le mardi 12 février, Jean-Bosco Talla, directeur de publication délégué du bihebdomadaire Le Front et membre de l’ONG camerounaise Coalition for Transparency effectuait, en compagnie de Hervé Guémété, journaliste stagiaire, un reportage à Zoétélé, dans le sud du Cameroun, où se trouvent quelques uns des « palais » construits par les pontes du régime, notamment l’ancien ministre des finances Polycarpe Abah Abah et le ministre de la défense Rémy Ze Meka. Alors qu’il s’approchait par un chemin de terre de la propriété d’Abah Abah en vue de la photographier, il est interpellé par des individus lui donnant l’ordre de s’en aller. Entouré par un groupe menaçant et agressif, il est conduit à la gendarmerie et mis en garde à vue ainsi que son collaborateur qui l’y a rejoint. Extrait dans la soirée, il est emmené yeux bandés et menotté par un gendarme et trois civils dans un véhicule de la sécurité militaire.

Il entend, entre autres, qu’on allait l’exécuter et simuler un accident, que jamais il ne reviendrait à Zoétélé.

En fait, le véhicule arrive le 13 à une heure du matin à Douala, à environ 400 km. Jean-Bosco Talla reste là, toujours menotté, jusqu’à 10 heures. Il est alors emmené à la brigade du port nord puis à la brigade maritime, on ne lui dit pas pourquoi, et enfin, vers midi, toujours sans explication, ramené à Zoétélé où il arrive vers 17 heures et est mis en cellule toujours sans manger et sans boire. Le jeudi 14, il peut enfin téléphoner à sa famille et on l’informe qu’Abah Abah a porté plainte contre lui pour violation de domicile et vol aggravé (!).

Il est conduit à Sangmelima devant le procureur qui lui fait donner à manger et à boire et commence à l’interroger puis il est mis en garde à vue au commissariat de Sangmelima.

Le 15, le procureur le remet en liberté avec convocation pour le jeudi 21.

Comparaissant libre le jeudi 21, il se voit seulement dire qu’on l’appellera ultérieurement.

En quatre jours, ce citoyen, qui faisait son travail d’information a été soumis à une séquestration arbitraire avec menaces et coups par un groupe d’individus, puis à un enlèvement avec menaces et traitement inhumain par la sécurité militaire, pour se voir enfin remettre en liberté par l’autorité judiciaire qui ne sait à quel titre le poursuivre.

Ces violentes intimidations criminelles sont le fait de gens puissants, qui n’ont aucune idée de ce qu’est l’ ?tat de droit et qui ont l’habitude de disposer arbitrairement et impunément des moyens publics pour satisfaire leur rapacité et leur vindicte.

Jean-Bosco Talla a échappé à une exécution de type mafieux mais on imagine que le traumatisme pèsera longtemps sur sa vie professionnelle et le but principal sera atteint : empêcher toute démarche d’information sur les pratiques du régime.

Odile Tobner

Explosion sociale et politique

Dans un pays économiquement sinistré, où la hausse des produits de première nécessité rend encore plus lourd le poids de la misère, l’annonce, début janvier, de l’intention de Biya de réformer la constitution (Billets d’Afrique 165, janvier 2008) pour rester président à vie a eu l’effet d’un détonateur. Sporadiquement des manifestations contre la réforme constitutionnelle se sont mobilisées, régulièrement interdites et matraquées. Pour avoir diffusé des reportages sur ces manifestations la TV privée ?quinoxe à Douala a été fermée. Le 23 février, une manifestation interdite est dispersée mais l’embrasement spontané d’un quartier populaire de Douala tourne à l’émeute avec des barricades, des pillages des destructions. Les guérites du Pari mutuel urbain du Cameroun (PMUC), géré par une société française et surnommé Pari maffieux du Cameroun, sont des cibles de choix. Les forces de police tirent et font plusieurs victimes. Le 25 février, la grève des taximen contre la hausse du prix de l’essence s’accompagne à Douala d’un redoublement des émeutes qui font encore plusieurs morts. La grève est totale dans les principales villes du Cameroun aussi bien pour les taxis que pour les motos-taxis. Le mardi, les taxis occupent les stations services pour empêcher l’approvisionnement des particuliers. Le mercredi, Yaoundé s’enflamme à son tour et se hérisse de barrages de pneus enflammés. Des jets de pierre et des arrestations, mais aussi quelques morts marquent le dégagement des voies par les véhicules et les brigades anti émeutes. Le soir Paul Biya intervient à la télévision pour menacer les émeutiers et l’opposition, accusée de les avoir excités. En réalité derrière ces émeutes il y a les 25 ans de gabegie et de corruption de l’ère Biya que les jeunes, privés de toute perspective, ne supportent plus.
Odile Tobner

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 167 - Mars 2008
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