Survie

La leçon de démocratie de Denis Sassou N’Guesso

(mis en ligne le 1er mars 2008) - Benjamin Moutsila, François de Montvalon

« On n’organise pas des élections pour les perdre ». Une formule imparable qui permet au président congolais, Denis Sassou N’Guesso, de se maintenir au pouvoir depuis 1997.

Nombreux sont ceux qui estiment qu’en règle générale la démocratie est un régime politique fragile souvent menacé et qui appelle donc la vigilance de tous les citoyens concernés.

Denis Sassou N’Guesso, dans sa grande sagesse et fort d’une longue expérience, estime quant à lui, qu’il ne faut pas rendre compliquées des choses finalement assez simples. C’est à cela que l’on reconnaît un chef d’Etat résolument « moderne » qui sait faire preuve de maîtrise dans la gestion des évènements et de souplesse dans le respect des institutions.

En 1997, Denis Sassou N’Guesso s’assure habilement des appuis nécessaires pour asphyxier économiquement le pays (avec l’aimable complicité d’Elf), et favoriser un climat de troubles reposant sur des meurtres et enlèvements d’opposants en vue de prendre le pouvoir par la force. L’année suivante, en 1998, il prend la mesure de l’ingratitude présumée d’une population sans doute mal informée qui a quelque difficulté à reconnaître en lui un « sauveur », et déclenche à titre préventif dans le sud - région du Pool réputée frondeuse - une guerre civile meurtrière en vue de pourchasser les milices Ninjas, partisans du dernier opposant Bernard Kolélas réfugié à l’étranger. Bilan : 200 000 morts parmi la population civile.

Il maintiendra dans le Pool un climat de peur par l’entremise d’un opposant sorti de nulle part, le « pasteur » autoproclamé N’Tumi et totalement illuminé, qui va recruter ses combattants extrêmement jeunes pour la plupart dans ce qui reste des milices Ninjas mais aussi au sein des populations locales laissées à l’abandon. Ce qui lui permet de mener une lutte « énergique » contre cet opposant docile en lançant à sa recherche (en vain malheureusement) l’armée régulière, mais en lui fournissant parallèlement armes et logistique. Partie toujours en cours. Il ne faut, en effet, jamais favoriser un retour trop brutal à la paix civile au risque de traumatiser les populations…

Enfin, en 1999. Denis Sassou N’Guesso va faire preuve de « magnanimité » en autorisant le retour à Brazzaville de personnes réfugiées de l’autre côté du fleuve à Kinshasa. De « regrettables malentendus » dans la chaîne de commandement entraineront le massacre de 350 d’entre elles (affaire du beach), évaluation la plus basse. Un procès « exemplaire » s’ensuivra sous la protection bienveillante de militaires en armes. Du reste, Sassou ne déclarait-t-il pas en décembre 2007 à la sortie de l’Elysée : « il n’y a pas de problème de droits de l’homme » ?

Conscient du fait que seules des institutions stables garantissent l’exercice de la démocratie, le président Sassou, au lendemain de sa prise de pouvoir prévoit une période de transition flexible (?) de 5 ans et se taille une Constitution sur mesure avec des institutions « compréhensives ».

En 1995, il organise des élections dont le résultat (90% des suffrages pour un mandat de 7 ans) témoigne clairement de « l’âpreté de la lutte électorale ». Mais Sassou sait aussi être « créatif » dans la gestion du processus électoral. En l’absence de tout recensement démocratiquement organisé (le dernier remontant à la période de transition en 1992), et compte tenu de registres administratifs saccagés ou perdus, de mairies et bâtiments administratifs détruits, et de cartes d’identité le plus souvent inexistantes, il va donc trouver des solutions innovantes dans le domaine de l’arithmétique électorale. Ainsi, un recensement conduit en 2002, selon un processus sans doute trop complexe pour que les citoyens en soient informés, voit la population du Congo passer de 2,5 à 3 millions en dépit des nombreux morts liés aux conflits successifs survenus depuis 1992.

Il se trouve que cette augmentation a « miraculeusement » joué en faveur du nord du pays, région d’origine du chef de l’Etat et zone d’accueil privilégiée de génocidaires et mercenaires (sans nul doute repentis) en provenance du Rwanda et de la république démocratique du Congo à qui ont été attribuées des cartes d’identité leur permettant de voter. Seuls des esprits bien mal tournés pourraient s’offusquer que des personnes dans la détresse, accueillies par un chef d’Etat avant tout soucieux d’humanisme, ne puissent en retour exprimer leur gratitude à ce dernier. Bien que la loi électorale de 2001 précise que « les élections doivent être consensuelles et organisées par l’administration, les partis politiques et la société civile », gageons, qu’une fois encore, le président Sassou N’Guesso lors des prochaines échéances électorales, saura se montrer « efficace » en adoptant la bonne stratégie.

L’apparition « spontanée », que l’on constate à l’heure actuelle, de dizaines d’association soutenant sa candidature (et accessoirement celle de sa famille, car n’oublions pas que c’est un président qui a le « sens de la famille ») témoigne éloquemment de la « ferveur populaire » qui l’entoure. Ces associations sauront le moment venu fournir des militants dévoués qui pourront jouer le rôle d’assesseurs ou d’observateurs des futurs scrutins.

Petite touche finale enfin : quelques observateurs internationaux rémunérés (la vie est chère à Brazzaville) viendront cautionner le tout en constatant malgré tout selon la formule consacrée, « quelques irrégularités qui ne remettent pas en cause le résultat du scrutin  ».

Bref comme aiment à le répéter les partisans du président : « on n’organise pas des élections pour les perdre ». Imparable…

Néanmoins, le toujours sage et avisé président Sassou N’Guesso, instruit par sa déroute électorale en 1991, a orchestré une « répétition générale » lors des dernières élections législatives de mai et août 2007. Malgré de « légers » couacs, les résultats ont été à la hauteur de ses vœux puisque ses partisans ont remporté 98% des sièges à l’Assemblée Nationale. Juste reconnaissance, nous direz-vous, des efforts économiques et sociaux accomplis par le régime ? Pas vraiment….

Faut-il rappeler que l’on s’éclaire à la bougie et à la lampe à huile à Brazzaville faute d’électricité ? Que l’eau potable n’est plus qu’un lointain souvenir ? Que les hôpitaux (ou ce qu’il en reste) sont devenus des mouroirs (faute d’ascenseurs, les malades sont transportés d’un étage à l’autre à dos d’homme…) ? Que le tout-à-l’égout est une réalité inconnue des Congolais dont les fosses septiques sont vidées à mains nues dans la rue (de préférence celle du voisin), favorisant ainsi l’apparition récente du choléra ?

« L’école au Congo est morte » reconnaissent désabusés les Congolais dont les plus fortunés s’empressent d’inscrire leurs enfants dans des écoles privées d’inégale valeur. L’espérance de vie est de 52 ans pour les hommes, 56 ans pour les femmes, soit une chute de 8 ans par rapport aux années 1970, et le taux de mortalité infantile est l’un des plus élevés au monde avec 1100 décès pour 100000 naissances. Enfin, parler du chômage est incongru dans un pays où il n’existe aucune politique de l’emploi et où la population est invitée à « se débrouiller ». Chômeur à vie est le métier le plus partagé au Congo. Bref, le paradis…

Mais, vous allez voir que des esprits chagrins vont encore estimer que la démocratie par nature fragile est tout simplement exsangue au Congo Brazzaville.

François de Montvalon Benjamin Moutsila

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 167 - Mars 2008
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