Survie

Le calvaire de Yorongar

(mis en ligne le 1er mars 2008) - Moïban Yorongar

Le 3 février, à l’issue des combats de N’Djaména, la garde présidentielle d’Idriss Déby, enlevait les principales figures de l’opposition démocratique tchadienne dont le député Ngarlejy Yorongar. Son fils Moïban Yorongar témoigne.

En contact régulier avec mon père, j’ai pratiquement suivi les événements du 1er, 2 et 3 février en direct. Le 1er février à 14h56, il m’informait que toutes les lignes téléphoniques au Tchad étaient suspendues et qu’il était désormais joignable sur son numéro de mobile camerounais. Le 2 février à 9h42, il m’informait que les combats faisaient rage à N’Djaména. J’entendais le bruit des détonations. Je lui ai dit, comme beaucoup d’autres, de se mettre à l’abri car le régime chancelant de Deby pouvait profiter de cette situation de désordre pour l’éliminer. Il m’a dit qu’il n’avait pas l’intention de fuir et qu’il restera à la maison.

A 12h48, j’ai reçu son dernier message par SMS : « Je l’ai échappé belle. Les militaires gouvernementaux ont tiré un obus sur ma maison mais il est tombé à 10 mètres. Dieu est grand ». Une fois de plus j’insistais en vain pour qu’il quitte le domicile familial car j’avais un mauvais pressentiment.

C’est ainsi que le 3 février entre 16h30 et 17h00, et bien après le retrait des troupes rebelles de N’Djaména, les Toyota de la garde présidentielle, précédées des motos des indicateurs de l’agence nationale de sécurité, la police politique (ANS), se sont garées devant le domicile de mon père. Huit militaires portant le liseré jaune de l’armée tchadienne à l’épaule ont fait irruption dans sa maison du quartier Moursal et ont demandé à Saleh Djekotar, son chauffeur où se trouvait le président (au Tchad la plupart des gens appellent ainsi Yorongar). Devant son refus, les militaires ont fait usage de leur arme pour l’intimider. Mon père est alors sorti de son salon pour éviter un drame. Les militaires lui ont sauté dessus, l’ont passé à tabac devant ses enfants et l’ont embarqué manu militari vers une destination inconnue.

Nous avons su beaucoup plus tard, d’après des sources dignes de foi, que les leaders de l’opposition auraient été amenés à la direction des renseignements généraux qui se trouve près de la présidence pour y être longuement torturés avant d’être conduits dans les geôles se trouvant au sous-sol du palais présidentiel. Selon les mêmes sources, ils s’y trouvaient encore, fatigués mais vivants, lors du passage à N’Djaména, le 5 février, du ministre français de la défense, Hervé Morin. Depuis que nous avons rendu public cette information, ils ont été déplacés et cela a été le blackout le plus complet.

Le silence des autorités françaises

Les déclarations et les réactions des autorités françaises dans cette affaire nous ont plus stupéfaits que rassurés. Dans un premier temps, Hervé Morin déclarait au JT de France 2 : « Notre seule préoccupation, c’est l’évacuation des ressortissants français », comme si le sort de millier de tchadiens, victimes des seigneurs de guerre ne l’intéressaient outre mesure. Pire, il restait silencieux lorsqu’ Idriss Deby, interrogé sur le sort des opposants arrêtés répliquait : « Je m’occupe des choses essentielles (...) Ça, c’est des détails ». A croire que le ministre de la Défense était beaucoup plus préoccupé par la grâce présidentielle promise pour les voyous de l’Arche de Zoé. La véritable charge contre les autorités tchadienne est venue de la Commission européenne, par la voix de Louis Michel, qui exigeait, sans condition, la libération des leaders de l’opposition. Ce n’est que le 1er mars, à la mi-journée, que nous avons eu la certitude qu’il était vivant. C’était la première fois depuis sa disparition que nous avions des nouvelles de lui, même si le matin même, le bimensuel Afrique Education publiait une interview attribué à mon père. Cependant, des zones d’ombres importantes subsistaient dans les témoignages publiés. Nous restions donc prudents d’autant que ce magazine affirmait tantôt l’avoir rencontré, tantôt avoir réalisé l’entretien par téléphone. La conversation avec mon père a été brève. Il a eu le temps de me dire que nous étions écoutés, qu’il n’était pas en bonne santé, qu’il se cachait et que tant qu’il ne serait pas entre de bonnes mains, il préférait de ne pas s’exprimer.

D’après le témoignage non daté, obtenu par le magazine depuis son « exil camerounais », mon père aurait été détenu dans une « prison secrète ».Dans la nuit du 21 février, mon père aurait été, selon le texte, emmené au cimetière de Ngonmba, un quartier sud de la capitale, où un de ses geôliers a tiré « deux coups de feu dans (sa) direction » avant de « disparaître ». Ce qui est certain, c’est que mon père est vivant mais encore gravement inquiété.

Moïban Yorongar

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 167 - Mars 2008
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