Survie

Le chef cuisinier nous roule dans la farine

(mis en ligne le 1er mars 2008) - Sharon Courtoux

Sur les trois opposants disparus, il manque encore à l’appel Ibni Oumar Mahamat Saleh. Les dirigeants des organisations de la société civile se cachent ou fuient le pays. La presse est bâillonnée. Paris fait semblant d’offrir au Tchad la guérison alors qu’elle est l’une des causes de sa maladie. Le scandale est de taille.

Tout un chacun savait (Nicolas Sarkozy et ses conseillers en premier lieu) que les "autorités" tchadiennes mentait éhontément au sujet des opposants tchadiens disparus depuis le 3 février dernier. La veille de l’arrivée du président français dans la capitale tchadienne, la primature tchadienne annonçait que le député Ngarlejy Yorongar, retrouvé vivant, allait prendre la parole publiquement à l’occasion de cette visite. Ignorant ces déclarations fantaisistes comme s’il s’agissait d’une cour de récréation où Idriss Déby avait le droit de se détendre, refusant d’entendre les témoignages des proches des opposants disparus , Nicolas Sarkozy s’est rendu à N’Djamena pour "obtenir son accord pour la création d’une commission d’enquête internationale sur la disparition des opposants et a plaidé pour une reprise du dialogue inter tchadien".

Depuis plusieurs années, la France est priée d’encourager et soutenir les demandes de la société civile tchadienne de l’organisation d’un dialogue inclusif (comprenant les groupes d’opposition armés), point de départ d’un long chemin vers la paix et la réconciliation. Un dialogue qui aurait été suivi d’élections incontestables. Elle l’a, en fait, toujours refusé pour privilégier un président sans scrupules plus criminel que démocrate.

Lors de sa visite, Nicolas Sarkozy s’est rendu à une réunion du Comité de suivi de l’accord du 13 août sur le dialogue inter tchadien. L’opposition encore libre, mais toujours inquiétée, a refusé de se présenter dans l’attente que le sort de ses membres disparus soit clarifié. Quoi de plus normal ? Et le président français de faire la leçon aux opposants tchadiens leur demandant de ne pas pratiquer la politique de la chaise vide.

Le drame que subit aujourd’hui le peuple tchadien est une conséquence directe de décennies d’irresponsabilités françaises.

Dans ces conditions, on pouvait craindre le pire. Le soutien indéfectible de Paris. Un soutien si conséquent qui a lui a permis de se maintenir au pouvoir malgré Nicolas Sarkozy, pris en flagrant délit de mensonge : « la France n’a pas tiré un seul coup de feu ». Un soutien qui lui a permis d’entamer la chasse à l’opposition non armée et aux dirigeants des organisations de la société civile.

Et maintenant, notre ineffable président s’érige en donneur de leçons. Le gouvernement tchadien est légitime dit-il, mais il ne peut faire n’importe quoi. La France va vous dire ce qu’il convient de faire. Et de soutenir l’idée du dialogue national avec un tel retard qu’on ne sait s’il faut en rire ou en pleurer.

Comment reprendre le dialogue, qui d’ailleurs n’a jamais eu lieu, si les opposants croupissent en prison ?

Mais il y a pire. La France, qui entend tout et qui voit tout au Tchad, aurait « balancé » les opposants selon Jeune Afrique du 24 février.

Qui peut croire qu’elle ne sait rien du sort des disparus ? A cet égard, la création d’une commission d’enquête internationale présidée par un proche de Déby, le président de l’Assemblée nationale, dans laquelle figurent les ministres des Affaires étrangères de Denis Sassou Nguesso et Mouammar Kadhafi, sonne comme un enterrement de première classe. Que peut-on espérer d’une enquête menée par le gouvernement tchadien dont tout le monde qu’il est le responsable de ces enlèvements ? Un conseiller de la présidence française va même jusqu’à comparer la « situation de non-droit » qui prévaut pour les opposants tchadiens à celle des détenus de Guantánamo ! (Sud Ouest, 28 février)

C’est Idriss Déby qui s’est chargé de l’oraison funèbre en déclarant : « En raison de cette attaque (...), 400 civils sont disparus ou morts, parmi lesquels il y a des chefs de partis politiques ».

C’est un scénario de plus en plus probable qui disqualifierait gravement la France au Tchad. Une fois de plus. Une fois de trop ? En attendant, le plus long scandale de la république, la françafrique, peut continuer.

Sharon Courtoux

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 167 - Mars 2008
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