Survie

Une vieille rengaine

(mis en ligne le 1er mars 2008) - Victor Sègre

En dépit d’un certain flou initial, les derniers événements ont infirmé toute idée de rupture dans la conduite de la politique étrangère de la France en Afrique.

Le jour même où le conseil des ministres européen des Affaires étrangères a donné le feu vert final à l’Eufor, les rebellions tchadiennes, récemment réunifiées sous un commandement militaire unique, ont lancé une offensive de grande ampleur afin de prendre de vitesse le déploiement de la force européenne voulue par la France.

De 2000 à 3000 hommes, armés par le Soudan, embarqués sur 300 pick-up, ont passé la frontière en direction de N’Djamena. A la question de savoir si l’Eufor pourrait tirer sur les rebelles, le général irlandais Patrick Nash répondait par l’affirmative lors d’une conférence de presse ce même 28 janvier : « Si les rebelles n’interfèrent pas avec notre mission, alors ce n’est pas notre affaire. (…) Mais s’ils interfèrent, nous agirons. » (Euronews, 29/01/08). Quelques jours plus tard, le ministre français de la Défense admettait que « même neutre » l’Eufor-Tchad allait « gêner les desseins des rebelles tchadiens » en limitant leur liberté de mouvement (AFP 01/02/08). Par ailleurs, on se souvient (voir Billets d’Afrique février 2008) qu’Idriss Déby avait procédé début janvier à des bombardements aériens sur le territoire soudanais, accompagnés de propos très offensifs visant la rébellion et le régime de Khartoum. Dans ce contexte, l’empressement de ces derniers n’était pas une surprise. Pourtant, les rebelles ont parcouru l’essentiel de la distance les séparant de la capitale tchadienne sans rencontrer la moindre opposition militaire, hormis quelques bombardements de l’aviation tchadienne le 29 janvier à Addé et Leyouna, à l’Est du Tchad. Ce fait, parmi d’autres, a alimenté des spéculations diverses concernant les intentions de l’Elysée à l’égard du dirigeant tchadien.

Déby lâché par la France ?

Pendant quatre jours, les colonnes rebelles n’ont rencontré aucune résistance. Le 31 janvier, l’Armée nationale tchadienne (ANT) s’était portée à la rencontre de ses ennemis avant de se replier autour de N’Djamena. « Sous couvert d’anonymat, certains responsables tchadiens ont même soupçonné la France de "cacher" certains renseignements » relatifs à la progression des rebelles vers la capitale, rapporte l’AFP le 1er février. Selon Dominique Merchet, responsable des questions de défense à Libération, les militaires français auraient simplement eu le plus grand mal à suivre la progression des attaquants : « Cette colonne a soigneusement contourné Abéché, puis s’est dispersée en petits groupes, profitant du couvert végétal pour se cacher. Jeudi [31 janvier] en fin de journée, l’aviation française a perdu sa trace. Elle n’a été repérée que le vendredi [1er février] matin, aux environs de Massaguet, à une cinquantaine de kilomètres au nord-est de la capitale. L’information a été transmise au président Déby, qui s’est alors porté à sa rencontre à la tête de son armée. » (Blog « Secret Défense », 09/02/08). Le 8 février pourtant, « des officiers de l’opération Epervier ont confié qu’un Transall [des forces spéciales du COS], équipé d’une caméra thermique, avait surveillé en temps réel la progression des rebelles. » (Libération 09/02/08). « À aucun moment, les Français n’ont été surpris » affirme également Valeurs Actuelles du 8 février.

Un bref affrontement a donc eu lieu le 1er février à Massaguet, au cours duquel l’armée nationale tchadienne connaissait de nouvelles défections et où son chef d’état-major, Daoud Soumaïn, était tué. A Paris, on se contente alors d’affirmer qu’on suivait la situation « avec beaucoup d’attention » (Libération, 01/02/08), mais que la France, qui n’a pas d’accord de défense avec le Tchad, n’ira pas au-delà des dispositions prévues par l’accord de coopération militaire de 1976 (voir plus bas). Le lendemain, on apprenait que l’armée française avait proposé à Déby de l’exfiltrer hors du Tchad, mais que ce dernier avait refusé. Avec un peu de précipitation, le site internet du magazine Marchés tropicaux annonçait la fuite de Déby, bientôt relayé par Le Point… L’alliance rebelle enchaînait les déclarations triomphalistes, et dans le même temps donnait ouvertement des gages à la France.

Alors que son porte-parole, Abderaman Koulamallah, dénonçait encore le 29 janvier : « l’implication de la France dans ce conflit et le fait que c’est le gouvernement français qui donne nos positions [à l’aviation tchadienne] », il affirme maintenant : « Les liens séculaires entre la France et le Tchad sont indissociables, la France sera toujours un partenaire de premier choix ». Abakar Tollimi, secrétaire général de l’Union des forces pour la démocratie et le développement (UFDD), assure : « Nous respecterons toutes les normes internationales sur la protection des étrangers français et autres ». Enfin Timan Erdimi, chef du rassemblement des forces du changement (RFC), déclare enfin ne voir « plus aucun inconvénient » au déploiement de l’Eufor : « maintenant que le régime Déby n’existe plus, nous avons nuancé notre position vis-à-vis de la France ».

Plusieurs hypothèses s’expriment alors dans la presse française et internationale. Déby a-t-il été lâché par la France ? C’est la thèse défendue par La Lettre du Continent du 7 février, qui affirme que la France était « prête à un changement de régime au Tchad ». Mais l’Elysée aurait fait « volte-face » en raison de la résistance inattendue des forces restées fidèles à Déby. Le dictateur tchadien avait en effet multiplié les signes politiques considérés comme autant de remise en cause de la tutelle française : il avait utilisé l’affaire de l’Arche de Zoé comme moyen de pression pour obtenir des missiles Milan de Paris et s’était ouvertement opposé à la volonté de Sarkozy de faire juger Eric Breteau et ses complices en France. En outre, par son attitude belliqueuse, il n’avait pas particulièrement facilité la tâche des autorités françaises occupées à convaincre les partenaires européens de la nécessité de l’Eufor.

Selon La Lettre du Continent, « Paris avait demandé à Idriss Déby d’éviter toute provocation à l’égard du Soudan… Dans le même temps, (…) deux émissaires de l’Elysée s’étaient secrètement rendus à Khartoum pour rencontrer le patron des services secrets soudanais. » En vain…Autre motif possible de désamour : le rapprochement avec la Chine opéré depuis 2006 et l’introduction de la China National Petroleum Corporation (CNPC) dans l’exploration du sous-sol tchadien.

Si volonté de remplacer Idriss Déby il y a eu, celle-ci n’a, comme on va le voir, pas duré très longtemps. D’autres évoquent, comme Le Figaro du 8 février, l’hypothèse d’un simple avertissement au dirigeant tchadien, sans réelle intention de lui trouver un successeur. Dans une interview à Backchich du 6 février, Brahim Kochi, conseiller spécial du général Nouri affirmait : « Nous aurions pu investir la présidence et même, dans les premières heures, l’aéroport. Les autorités françaises ont alors négocié avec nous en laissant entendre qu’elles allaient exfiltrer Déby. Ils nous ont aussi demandé de conserver l’aéroport afin de pouvoir évacuer les ressortissants français. Ce que nous avons accepté en signe de bonne volonté. Le deuxième jour, nous avons constaté que les militaires français laissaient décoller des hélicoptères, lesquels ensuite nous bombardaient. (…) En dehors de ceux évoqués lors de l’investissement de la capitale, nous avons essayé de prendre contact avec les autorités politiques françaises, mais sans succès. Les autorités ont refusé. » Le 3 février, les forces rebelles s’étonnent en effet publiquement de la persistance du soutien français à Déby et accusent la Paris de « jouer la montre » pour permettre à ce dernier de se réorganiser. Timan Erdimi dénonce alors « des manipulations » françaises.

Le choix de n’affronter les rebelles qu’à proximité, puis dans N’Djamena, semble aussi relever d’un choix délibéré de Déby, dicté, d’une part, par la nécessité ne pas laisser son armée peu fiable s’éloigner trop loin, d’autre part par la volonté de couper les rebelles de leurs bases arrières. Tous les observateurs ont en effet noté que le temps écoulé, ainsi que l’éloignement des rebelles de leurs bases, jouaient en faveur de Déby. Le 5 février, les rebelles acceptaient effectivement un cessez-le feu, avant de se replier. La stratégie de Déby s’est donc révélée payante, mais également criminelle, car c’est la population civile de N’Djamena qui en a fait les frais.

Une question se pose : quelle part les conseiller militaires français y ont-ils pris ? Comme on l’a appris progressivement, la discrétion initiale de Paris ne signifiait pas un désengagement. Y a-t-il eu réellement prise de distance momentanée à l’égard du pouvoir tchadien ? Ou simple volonté de donner le change aux rebelles ainsi mis en confiance, et par la même occasion à l’opinion publique française et internationale, réfutant ainsi toute accusation de néocolonialisme ?

Soutien diplomatique croissant

Ce n’est que le samedi 2 février que la France, par la voix du ministère des affaires étrangères « condamne fermement la tentative de prise du pouvoir par la force » au Tchad « par des groupes armés venus de l’extérieur ». Variation soft sur le thème habituel de l’« agression extérieure » qui signifie que le soutien français ne doit pas être interprété comme une ingérence dans les affaires intérieures d’un pays théoriquement souverain. Tous les protagonistes sont tchadiens reconnaîtra malgré tout Claude Guéant le lendemain. Selon une formule désormais éprouvée, on cherche également à conférer au soutien français une caution internationale : celle de l’union africaine (UA) d’abord, puis de l’ONU. Ainsi la condamnation française de l’offensive rebelle ne s’exprime-t-elle qu’après celle de l’Union Africaine, réunie en sommet, et sous la forme d’un soutien à la médiation qu’elle vient de décider. Malheureusement, la désignation des dictateurs congolais et libyen comme médiateurs prêterait à sourire si la situation n’était si grave.

Pour faire bonne mesure, la diplomatie française affirme son attachement « à l’unité et à la stabilité du Tchad » et appelle « à la fin des violences, à la reprise sans délai du dialogue politique ». Le 3 février, la France obtient la réunion d’urgence du Conseil de Sécurité de l’ONU pour étudier une demande d’aide du gouvernement tchadien. La France tente d’obtenir une résolution qui mentionne un soutien à Déby « par tous les moyens nécessaires », allusion transparente à une intervention armée. La Russie s’y oppose. La France soumet une nouvelle version moins virulente, qui doit être étudiée et éventuellement adoptée le lendemain.

Bernard Kouchner qui accueille les ressortissants rapatriés prévient : « Nous ne sommes pas impliqués dans cette guerre (...). Pour le moment il n’y a pas de changement mais s’il y a une résolution au Conseil de sécurité, s’il y a une autre suggestion lors de la réunion de l’Union africaine, nous verrons. ».

Nicolas Sarkozy ordonne dans le même temps à l’aviation française de survoler la zone frontalière avec le Soudan pour s’assurer qu’il n’y a pas « d’incursion étrangère ». Le 4 février, une déclaration du conseil de sécurité est finalement adoptée qui condamne la tentative de coup d’Etat et « appelle les Etats membres à apporter leur soutien au gouvernement du Tchad ». Prié de dire si cela signifie que Paris va fournir un soutien militaire officiel, l’ambassadeur de France à l’ONU, Jean-Maurice Ripert répond qu’il n’en sait rien mais que « ce qui est important c’est que le Conseil de sécurité ait permis aux Etats membres de le faire » (AFP, 04/02/08). L’interprétation juridique est assez discutable, car la formulation retenue ne mentionne absolument pas de manière explicite une intervention armée, comme c’est habituellement l’usage si tel devait être le cas. Qu’importe : Bernard Kouchner et Nicolas Sarkozy multiplient les menaces, tant à l’égard des rebelles encore présents à N’Djamena qu’à destination des renforts attendus par ces derniers en provenance du Soudan : « Nous espérons bien ne pas avoir à intervenir plus avant » affirme Kouchner, et Sarkozy de rajouter : « Si la France doit faire son devoir, elle le fera. Que personne n’en doute (…) Maintenant qu’il y a la décision du Conseil de sécurité, il faut laisser le Tchad tranquille » (AFP, 05/02/08). Comme à leur habitude, ils en font trop : « On n’est plus dans ce qu’on appelait la Françafrique (...) Il y a des règles internationales et je veux m’y conformer », précise notre président (AP, 05/02/08). Et Kouchner de surenchérir : « la communauté internationale nous a donné non pas seulement la possibilité mais l’obligation de servir le gouvernement légal » (Le Figaro, 06/02/08), ce qui est un mensonge : une « déclaration du conseil » n’a pas de caractère contraignant, à la différence d’une résolution.

L’ambassadeur des Etats-Unis appuie pourtant l’interprétation française : « si les Français décident de faire plus, ils ont le soutien du Conseil de sécurité ». Juste avant sa tournée pour l’Afrique, le président Bush a pour sa part déclaré « que l`instabilité au Darfour affecte le Tchad et les intérêts français » et il a remercié la France pour son « travail responsable » (AFP, 15/02/08). On a les soutiens qu’on mérite…

Un dictateur légitime ?

Pour mieux faire passer la pilule, et sans crainte du ridicule, nos zélés serviteurs du droit international en font des tonnes sur la soi-disant légitimité du président Déby : « Le président Déby considère qu’il a été élu légitimement, il a raison » affirme Hervé Morin (Reuters, 03/M02/08). « Il s’agit d’une attaque brutale contre un gouvernement légal, contre un président élu » pour Kouchner (Libération 02/02/08) un gouvernement « sorti des urnes » répète Sarkozy, qui rappelle « c’est par les élections qu’on prend le pouvoir et pas autrement » (AFP, 05/02/08), oubliant sans doute que Déby est le pur produit d’un coup d’Etat françafricain… La palme revient à Kouchner qui ne trouve rien à redire aux farces électorales tchadiennes : « Idriss Deby est un président élu, élu deux fois même » (AFP, 04/02/08). Merci pour lui. Comme il vient de modifier la constitution pour pouvoir rester au pouvoir à vie, il sera vraisemblablement de plus en plus « élu » et donc de plus en plus légitime… Pas un mot en revanche sur les opposants politiques raflés le 3 février par la garde présidentielle (voir ci-contre) « à la suite d’une information émanant, entre autres, des services d’écoute de l’armée française », si l’on en croit Jeune Afrique du 24 février.

Pour enfoncer le clou, Hervé Morin, accompagné du général Benoît Puga, sous-chef Opérations à l’état-major des armées et surtout ancien patron du COS, se rend en visite surprise à N’Djamena le 6, pour y témoigner à Déby un soutien « sans faille ». « Et, pour que chacun comprenne le message, il s’est fait photographier l’œil dans le viseur d’une arme automatique », commente J.F Bayart (Le Monde, 12/02/08).

De son côté, Sarkozy annonce qu’il envisage de s’y rendre avant la fin du mois. Déby affirme à cette occasion : « Les rapports entre la France et le Tchad ont toujours été au beau fixe. La France n’a pas failli à ses engagements », mais précise toutefois : qu’il n’y avait « jamais eu d’implication directe de l’armée française » dans les combats (AFP, 06/02/08). Ce qui suffirait sans doute à conclure, sans grand risque de se tromper, que c’est l’inverse qui est vrai : Déby espérait un engagement plus conséquent de la France, et les militaires français ont bien fini par faire le coup de feu. Concernant le premier point, Le Monde du 8 février le confirme : « Il voulait qu’on agisse, commente-t-on à Paris. Il est habitué aux vieilles méthodes... » Concernant les modalités du soutien militaire français, il faut y revenir plus en détail.

Le soutien militaire officiel

Dans la nuit du 31 janvier, Paris a envoyé depuis Libreville une compagnie du 3ème RPIMa officiellement pour prêter main forte aux 1100 hommes de l’opération Epervier déjà présents de manière permanente, en prévision des éventuelles évacuations de ressortissants. Le 2 février, 150 soldats supplémentaires débarquent pour sécuriser l’aéroport.

Mais depuis le début, les autorités françaises nient toute participation directe aux combats, et affirment s’en tenir aux termes de l’accord de coopération militaire technique signé en 1976. Un accord dont les français ont « une lecture, disons généreuse » selon le chercheur Roland Marchal (Libération, 04/02/08) : fourniture de renseignements militaires, appui logistique, fourniture de carburant, de matériels, de rations de combat, entretien des véhicules et matériels de combat, évacuation et soin des blessés. Autant dire que, sans les militaires français, l’Etat-major tchadien est sourd et aveugle et les troupes guères opérationnelles. C’est déjà une forme de « neutralité » assez particulière… Le 3 février, on apprend que deux soldats français ont été blessés la veille : «  probablement des balles perdues » explique le capitaine de vaisseau Christophe Prazuck, de l’état major, qui réaffirme que les militaires français ne tirent pas sauf en cas de légitime défense dans le cadre de leur mission d’évacuation des ressortissants (AFP, 03/02/08).

Le même concède pourtant quelques jours plus tard qu’ « un coup de canon » a été tiré le 2 au soir à l’aéroport (Le Monde, 06/02/08). Le colonel Paul Périé, commandant du dispositif Epervier, rapporte quant à lui que les militaires français postés aux abords de l’aéroport ont été « testés à plusieurs reprises » par la rébellion, lesquels auraient eu une « réponse graduée » (AFP, 08/02/08). Ils auraient également « arrosé » des rebelles qui tiraient sur les avions français. Dominique Merchet évoque quant à lui une attaque au lance-roquette, expliquant le tir au canon des légionnaires (Blog Secret Défense », 09/02/08).

Ces derniers auraient été aidés par les forces spéciales, selon le Figaro du 8 février, qui précise également que les légionnaires «  traquent aussi les rebelles qui tentent d’infiltrer l’aéroport ». Une riposte du peloton « avec l’ensemble de ses moyens » confie un militaire à Libération (07/02/08). Une riposte effectuée « très vivement, très efficacement » selon Kouchner (AFP, 05/02/08). Une version officielle quelque peu évolutive, donc, comme c’est fréquemment le cas dans ce genre de circonstances… Version pourtant toujours accompagnée de l’assurance qu’ « aucun soldat français n’a pris part aux combats ». Ah bon ? C’était pour jouer, alors ?

Et pourquoi les rebelles se sont-ils à ce point acharnés à contrarier l’évacuation des ressortissants français ? C’est que les militaires français sont cachottiers : en sécurisant l’aéroport, ils sécurisaient également, les hélicoptères de combats d’Idriss Déby, et les mercenaires qui les pilotaient, pièce maîtresse de son dispositif de défense.

Des mercenaires que les français ont « réapprovisionné en catimini » selon la Lettre du Continent (07/02/08).

Et pas qu’en carburant : le 2 février, l’Elysée rapportait s’être entretenu avec Kadhafi, pour évoquer « la situation au Tchad, et notamment ses aspects humanitaires », une spécialité de Kadhafi, comme chacun sait. Celui qui vient d’être nommé « médiateur » par l’UA, et qui est déjà soupçonné d’alimenter en munitions certains des rebelles, accepte à la demande de Sarkozy, « de livrer des pièces de munitions pour les tanks de fabrication russe T-55 de l’armée tchadienne » (Le Monde 08/02/08), soit «  plusieurs tonnes » de munitions en provenances de Tripoli selon La Croix du 8 février, et « selon certaines sources, d’Israël » rapporte Dominique Merchet. Quand le sens de la neutralité rencontre celui de la médiation : le résultat est explosif !

L’Elysée a finalement été contraint de reconnaître des livraisons de munition le 14 février, sans toutefois préciser leur nature, leur quantité ni leur provenance.

Le soutien militaire officieux : le COS, as usual…

Les rebelles ont porté plusieurs accusations, après les propos plutôt accommodants des premiers jours : ils accusent les militaires français d’avoir transporté des rebelles soudanais du MJE pour prêter main forte à l’armée de Déby en débandade. Si les militaires français ne les ont pas transportés, ils n’ont en tout cas pas crié à « l’agression extérieure » lorsque ceux-ci sont arrivés en renfort du Soudan (Libération, 13/02/08). Les rebelles prétendent également avoir été bombardés par l’aviation française toute la journée du 4 février jusqu’à une heure du matin (interview de Mahamat Nour sur Europe 1 le 5 février). Accusations non confirmées par des sources indépendantes à ce jour.

A l’inverse, la version officielle selon laquelle les militaires français se sont abstenus de toute participation au combat est reprise sans trop sourciller par la plupart des médias, certains en faisant même leur leitmotiv, à l’instar des journaux télévisés. Le site internet de Télérama (08/02/08) rapporte même cette perle d’un journal de France 2 : « Ces images tournées par l’armée française le prouvent : quand les forces tricolores croisent les rebelles, elles observent une stricte neutralité. » Pas besoin de journaliste, le Sirpa s’occupe de tout ! C’est d’ailleurs ce qu’a dû penser l’Elysée, puisque c’est sur son ordre, selon Rue 89 que des envoyés spéciaux de TF1, France Inter et Paris Match ont été débarqué de l’avion qui devait les conduire à N’Djamena le 3 février au matin, malgré les autorisations reçues des ministères de la Défense et des Affaires étrangères.

Il leur faudra attendre la fin de la journée avant d’embarquer… « Paris a fait le service minimum », juge également Antoine Glaser, le directeur de la Lettre du continent. « Alors que Déby était assiégé à la présidence, les soldats français sont restés les bras croisés » (Libération 05/02/08). Le président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, Axel Poniatowski, après l’audition à huis clos de Bernard Kouchner se réjouissait : « il est essentiel que la France ne soit pas intervenue ». (L’Humanité 07/02/08) Et pour cause : le jour même, interrogé sur le rôle de la France dans ce pays, le chancelier autrichien Alfred Gusenbauer déclarait : « Si un des pays membres de l’Eufor prenait activement part aux combats en mettant des troupes à disposition d’une des parties, l’UE devrait reconsidérer l’engagement de l’Eufor » (AP, 08/02/08). Mais le 6 février, le Canard Enchaîné révélait que « Paris a dépêché au Tchad, voilà quelques semaines, un détachement d’assistance militaire et d’instruction du 1er régiment parachutiste d’infanterie de marine. A savoir, plusieurs dizaines d’officiers spécialistes du renseignement, chargés d’instruire et de conseiller les forces d’Idriss Déby, de les accompagner au combat, si nécessaire (…) ».

Et le 8, La Croix confirmait, non seulement, l’envoi du DAMI, mais rapportait que les officiers français avaient « notamment coordonné l’attaque menée le 1er février par l’armée tchadienne contre la colonne rebelle à Massaguet ».

Il ajoutait également : « Dès le lendemain, des éléments du Commandement des opérations spéciales (Cos) français s’impliqueront dans les combats de N’Djamena, avec une stratégie qui se révélera payante : épuiser les rebelles, bientôt à court de munitions. » L’article de La Croix suscite une nouvelle vague de démentis civils et militaires, dont celui de Bernard Kouchner : « il n’y a pas eu de participation de forces spéciales françaises, à ma connaissance ».

{}La Croix en remet une couche le 11 février en précisant : « que le soutien militaire apporté par la France à Idriss Déby a été négocié directement entre ce dernier et Nicolas Sarkozy, très probablement à l’insu de Bernard Kouchner. Sa mise en œuvre a été coordonnée par l’état-major des armées, l’état-major particulier du président de la République et la mission de coopération militaire et de défense de l’ambassade de France à N’Djamena. (…) "Quand ça a mal tourné, il a fallu réagir très vite, explique un officier proche du dossier, sous le couvert de l’anonymat. À partir du moment où Idriss Déby refusait d’être exfiltré, on a été contraints d’aller au maximum de la coopération. Dès le moment qu’il s’accrochait, on n’avait pas le choix. D’où la mise en place d’un commandement en “boucle courte”.  » Ce qui signifie, a commenté Jean-François Bayart que « La chaîne de commandement allait directement de Nicolas Sarkozy et de son état-major particulier aux responsables militaires français sur le terrain » (Chat sur le site du Monde, 15/02/08).

En d’autres termes, le COS est bien une garde prétorienne. Selon la source de La Croix, « des officiers du commandement des opérations spéciales (COS) ont bien "coordonné" la contre-offensive de l’armée tchadienne. (…) Sur le terrain, des soldats français "ont tiré pour tuer", affirme une autre source militaire, qui ajoute : "Quand des membres du COS ouvrent le feu, ce n’est pas pour effrayer les pigeons." »

Et l’Eufor dans tout ça ?

Le 7 février, Idriss Déby lançait sur Europe 1 « un appel solennel à l’Union européenne et à l’initiateur de cette idée, la France, pour faire en sorte que cette force vienne s’installer le plus rapidement possible ». Et le dictateur d’ajouter : « Cela nous aurait aidé si l’Eufor avait déjà été installée ». « Je pense qu’il a voulu dire que notre présence là-bas aurait permis de limiter l’accroissement de l’insécurité qui effectivement a suivi les mouvements de l’armée tchadienne pour revenir vers N’Djamena », a benoitement commenté le général Ganascia, commandant de l’Eufor sur le terrain (RFI, 12/02/08) Les rebelles ont évidemment réagi et lancé un appel tout aussi solennel « aux autres pays européens de s’abstenir de l’envoi de leurs ressortissants dans le cadre de l’Eufor, une opération dont le but ultime est de protéger le régime Déby ».

En réponse, le général Ganascia a également réaffirmé la neutralité de son opération, affirmant que si elle avait été déjà déployée, ses troupes n’auraient mené aucune action militaire contre les rebelles, et qu’il en serait de même à l’avenir tant que ces derniers ne menaceraient pas les réfugiés et déplacés. Il a ajouté qu’il n’avait pas non plus de raison de rencontrer ces colonnes rebelles, « ni de prendre contact avec elles ». La Lettre du Continent (07/02/08) affirme pourtant qu’il était « intervenu, par l’intermédiaire de "politiques" auprès de trois chefs de la rébellion ». « Je n’ai aucune relation directe avec le ministère de la défense française », a-t-il encore ajouté. Et avec l’Etat-major de l’Elysée ?

Le commissaire européen Louis Michel est également monté au créneau et a dénoncé, également le 12 février sur RFI « un procès d’intention qui ne repose sur rien », affirmant que l’Eufor « n’est pas une force partisane, c’est une force au-dessus de la mêlée et qui vise à neutraliser le contexte de manière à ce que véritablement il y ait suffisamment de sécurité pour organiser un vrai dialogue. » Le même estimait le 24 février dans Jeune Afrique que la France avait « fait exactement ce qu’elle devait faire », qu’il ne croyait pas « qu’elle se soit engagée pour défendre Idriss Déby Itno » et qu’il était « trop simple de laisser entendre qu’elle a manqué de neutralité. »

Pas sûr que d’aussi lumineuses explications aient rassuré les pays européens toujours hésitants. L’Eufor « est désormais associée à un processus de guerre civile et de liquidation politique ou physique de l’opposition démocrate » estimait pour sa part le chercheur Jean François Bayart. Un avis apparemment partagé par la diplomatie autrichienne, dont le chef, Ursula Plassnik déclarait le 20 février : « Il n’est pas possible que l’Union européenne (UE) s’engage dans l’est du Tchad pour la protection des droits de l’Homme et que l’on accepte dans le même temps que le gouvernement tchadien viole massivement ceux-ci. ». Silence radio du côté des autres pays. Le conseil belge des ministres a finalement validé l’opération et les premiers militaires des forces spéciales, envoyés en éclaireurs, ont commencé à arriver au Tchad. Soit environ 120 soldats autrichiens, suédois, irlandais et italiens, selon le lieutenant-colonel Philippe De Cussac, et non 500 comme l’a prétendu Kouchner lors d’une conférence de presse tenue, sans complexe, avec les ministres tchadiens des relations extérieures et de la Justice. Les 400 autres soldats sont en effet des français déjà présents sur place.

Pendant ce temps, Déby fait creuser une tranchée autour de la capitale et raser les arbres centenaires pour faciliter le travail de ses hélicoptères de combat, dans l’attente de la prochaine bataille… -

Victor Sègre

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 167 - Mars 2008
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