Survie

Affaire Borrel : Une première et une avancée considérable

(mis en ligne le 1er avril 2008) - Jean-Loup Schaal

Deux hauts responsables Djiboutiens, Djama Souleiman Ali, procureur général de Djibouti, et Hassan Saïd, chef des services secrets, ont été condamnés le 27 mars à Versailles à des peines de prison ferme pour avoir fait pression sur deux témoins dans l’enquête sur l’assassinat du juge Borrel. La Cour a aussi maintenu les mandats d’arrêt qui avaient été délivrés à leur encontre en 2005.

Le premier, Djama Souleiman Ali est condamné à 18 mois. Actuel procureur général de la république de Djibouti, il a, selon le jugement, tenté de suborner à plusieurs reprises, Mohamed Saleh Alhoumekani, ancien officier de la gendarmerie et responsable de la sécurité du palais présidentiel devenu depuis citoyen belge.

Objectif d’après lui : obtenir sa rétractation à tout prix, car il est celui qui a fait basculer le dossier judiciaire en janvier 2000, en mettant en cause le président djiboutien, un homme d’affaires corse et deux autres personnages condamnés à l’époque pour des actes de terrorisme, Awalleh Guelleh et Adouani (censés être en prison ce jour-là) dans la commandite de l’assassinat du juge Borrel.

Le deuxième, Hassan Saïd est condamné à 12 mois. Patron du SDS (Service de documentation et de sécurité), il avait obtenu, en utilisant des menaces, d’Ali Iftin, officier de gendarmerie et supérieur de Mohamed Alhoumekani une lettre destiné à décrédibiliser son subordonné en le décrivant comme un personnage instable et présentant des troubles de comportement. On peut d’ailleurs s’étonner que Djibouti ait confié la responsabilité de la sécurité du palais présidentiel à un être aussi fragile sur le plan psychologique mais le régime de Guelleh s’auto-affranchit de ce type de contradiction ....

Peine perdue, Ali Iftin fuit son pays en 2002, se réfugie en Belgique, en devient citoyen et déclare qu’il a été contraint de rédiger cette lettre contre son ancien subordonné sous la menace de représailles visant sa famille.

Dans cette fameuse lettre, apparaît l’avocat et député socialiste Arnaud Montebourg, accusé d’être derrière le "complot" qui déstabilise Djibouti. A l’époque, il présidait le groupe d’amitié franco-djiboutien où il ne cessait de dénoncer les violations des droits de l’homme de l’ancienne colonie. Partie civile, Arnaud Montebourg était présent tout au long du procès de Versailles.

Les deux condamnés, qui boycottent la justice française depuis la plainte d’Elisabeth Borrel en 2002, refusant de se rendre aux convocations et sous le coup d’un mandat d’arrêt international délivré par la justice française étaient défendus par Francis Szpiner. L’ex-avocat de Jacques Chirac était accompagné des chefs de la sécurité des ambassades de Djibouti à Paris et Bruxelles. Le président djiboutien Omar Guelleh n’a donc rien perdu des échanges de la salle d’audience.

Cette condamnation et la reconnaissance par le tribunal de la subornation sont des points très importants dans l’instruction principale, celle de l’assassinat du juge Borrel, car on ne suborne pas des témoins s’il n’y a pas un secret à cacher.

Des attendus très clair

Les attendus du jugement sont clairs : « Les faits de subornation commis par Hassan Saïd et ceux commis par Djama Souleiman s’inscrivent dans un projet concerté d’entrave à la justice française dans le dossier d’information ouvert contre X du chef d’assassinat du juge Borrel. »

« Djama Souleiman et Hassa Saïd ont, de façon constante, refusé de fournir la moindre explication sur les faits de la prévention, se soustrayant systématiquement aux convocations des magistrats instructeurs, ne déférant pas en personne pour l’audience et cherchant à transformer la présente procédure en procès des témoins qui, pour leur part, affirment avoir agi en leur âme et conscience par obligation morale à l’égard de la famille Borrel parce que la thèse du suicide était retenue. »

« La qualité de magistrat de Djama Souleiman, formé sur les bancs de l’université de Toulouse ...exige qu’il soit fait une application plus sévère de la loi que pour Hassan Saïd, chef des services secrets de Djibouti...  »

« En effet Djama Souleiman a commis des actes déloyaux et indignes au regard de sa qualité de magistrat...Il a pris le parti de provoquer l’échec d’une information judiciaire du chef d’assassinat en faisant usage des pouvoirs liés à ses fonctions de procureur de la République pour exercer une pression sur le témoin Alhoumekani en le menaçant de représailles sur sa famille et en lui proposant de l’argent et un poste diplomatique.  »

Les attendus du jugement reconnaissent également le préjudice causé à toute les parties civiles et en premier lieu à Elisabeth Borrel et à ses enfants.

« Elisabeth Borrel et ses enfants sont des victimes directs des faits de subornation qui ont eu pour effet d’entraver le cours de la procédure quant à l’assassinat de leur époux et père. »

« Mohamed Saleh Alhoumekani et Ali Abdillahi Iftin ont été les premières victimes. Le premier justifie d’un préjudice moral lié aux menaces, pressions constantes et au bannissement d’une partie de sa famille, ceci suite aux mandats d’arrêt émis"

« Me Arnaud Montebourg justifie d’un préjudice personnel et direct pour avoir été mis en cause délibérément par des accusations mensongères de nature à porter atteinte à son honorabilité et à son crédit moral. »

C’est une avancée considérable dans l’instruction de l’assassinat du juge Borrel.

C’est, en effet, la première fois qu’un tribunal français examinait en audience publique, l’un des volets de l’affaire. Le jugement reprend avec une grande précision toutes les étapes de l’enquête. Il s’agit, sans nul doute, d’une répétition du procès pour assassinat qui devra juger les assassins du juge et leurs commanditaires.

D’ailleurs l’avocat de la défense, Maître Szpiner, semble avoir évolué, puisqu’il a plaidé en reconnaissant que la « thèse de l’assassinat s’est imposée » tout en rajoutant qu’il « n’avait jamais cru à l’implication de la république de Djibouti. »

Me Szpiner, qui a annoncé qu’il ferait appel, a eu une drôle de formule : « C’est un jugement marqué du sceau du corporatisme" précisant que "jamais ses clients ne se présenteront devant le tribunal". Une habitude en somme...La réaction de la présidence Djiboutienne ne s’est pas attendre : elle a publié un communiqué, accusant la justice française de racisme et les fonctionnaires français de pédophilie.

Se dirige-t-on maintenant vers la rupture des relations diplomatiques franco-Djiboutiennes, annoncée par le président djiboutien ? Ce ne sera pas une première pour l’ambassadeur de France, Dominique Decherf, qui avait déjà fermé celle au Rwanda. Au minimum, un rappel des ambassadeurs respectifs pour consultation n’est pas à exclure.

Jean-Loup Schaal

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 168 - Avril 2008
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