Survie

Il était une fois la rupture

(mis en ligne le 1er avril 2008) - Pierre Rohman

Annoncée par Jean-Marie Bockel, avec les conséquences que l’on sait, défendue à son tour par un Nicolas Sarkozy se souvenant tout à coup au Cap de ses promesses de campagne, la rupture avec la Françafrique est de nouveau sous le feu de l’actualité. Mais pour combien de temps ?

Il est bien tentant de ne voir là que là résurgence d’un simple « marronnier », comme les journalistes nomment ces sujets récurrents, si pratiques pour combler les creux dans l’actualité. Un débat qui serait aux relations franco-africaines ce que la suppression du Sénat ou des départements est aux débats sur les institutions : un serpent de mer qui agite quelques commentateurs puis bascule à nouveau dans l’oubli.

Pour se convaincre que les déclarations incantatoires, pour ne pas dire les injonctions paradoxales (« supprimons le système dont notre pouvoir dépend ») de l’exécutif français en la matière ne sont qu’une éternelle répétition, il suffit de se remémorer quelques séquences de l’histoire récente.

De 1981...

Commençons par les faux espoirs de l’alternance de 1981 (parmi les 110 propositions du candidat Mitterrand, « l’indépendance du Tchad »), l’éphémère ministre-délégué à la coopération Jean-Pierre Cot à l’ « audace » si vite tempérée, pour remonter au célèbre discours de la Baule prononcé par François Mitterrand en 1990, discours que seuls Nicolas Sarkozy et quelques mitterrandolâtres citent encore pour illustrer une prétendue nouvelle ère des relations franco-africaines. Suivirent les complicités criminelles dans le génocide au Rwanda, le scandale de l’affaire Elf, qui, quelques années après les faits et à des échelles très différentes éclaboussèrent la République sans la faire trembler, mais provoquèrent chez certains commentateurs leur lot de « plus jamais ça » scandalisés, laissant entendre que rien ne pourrait plus être pareil.

Sur le plan institutionnel, mentionnons la timide réforme de la coopération française par le gouvernement Jospin en 1997 et sa doctrine du « ni, ni » (ni ingérence ni indifférence), que les guerres civiles au Congo Brazzaville plongèrent aussitôt dans ses contradictions mais qui n’empêchèrent pas certains de voir un signe de changement radical dans la non-intervention (officielle) directe des troupes françaises au Congo.

Vinrent ensuite la mise en place de textes internationaux (déclaration de Bamako, Accord de Cotonou) conditionnant l’aide publique à la « bonne gouvernance », qui firent bien peu trembler les Bongo, Sassou, Eyadema et consorts, rassurés qu’ils étaient par leur ami Jacques Chirac même lorsque celui brandit (pour de rire) devant eux la menace de la Cour Pénale Internationale, au sommet France-Afrique de 2003 (ce que plusieurs journalistes considérèrent toutefois comme un événement important...).

..au Cap

Depuis, l’embourbement français en Côte d’Ivoire, la position intenable de la France au Togo en 2005, camouflées dans un multilatéralisme sournoisement manipulé, ont donné à certains de nouvelles occasions d’annoncer un repli français du terrain miné africain et un « changement de méthode ».

La bataille de N’Djaména est arrivée à temps pour que l’on se souvienne de toutes ces vaines prédictions, permettant au nouveau président français d’ajouter à son tour quelques phrases, que l’on craint de devoir rapidement qualifier d’anecdotiques, à la longue litanie des promesses de rupture ressassées depuis 25 ans.

Si bien que, de guerre lasse, on en vient à considérer le jeu du « Cap ou pas Cap » lancé par le Président de la république le mois dernier comme un pur exercice de rhétorique et de cynisme. Une épreuve obligatoire imposée au grand oral de la Vème République ?

Pierre ROHMAN

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 168 - Avril 2008
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