Survie

Le feu couve

(mis en ligne le 1er avril 2008) - Bruno Jaffré

Mauritanie, Guinée Conakry, Sénégal, Cameroun, Burkina Faso, les « émeutes de la faim » se multiplient en Afrique. Provoquées par la hausse du coût de la vie, elles traduisent surtout un ras-le-bol généralisé d’une jeunesse sans avenir. A bien des égards, la situation est explosive.

« C’est comme si on avait des allumettes près d’un morceau de coton, susceptible de prendre feu à tout moment ». C’est le commentaire révélateur que faisait un syndicaliste quelques jours après les émeutes qui ont embrasé le Burkina. Les manifestations ont commencé le 20 février dans la deuxième ville du pays, Bobo-Dioulasso. De mémoire de Bobolais, la ville n’avait jamais connu un tel déchaînement de violence. A l’origine, il s’agissait seulement d’une manifestation de petits commerçants contre les taxes et patentes trop élevées qui a rapidement dégénéré. La foule a grossi rapidement, renforcée par de nombreux jeunes trouvant là l’occasion d’exprimer leur colère contre l’augmentation des produits de base (riz, blé, essence ou tissu). Les manifestations ont ensuite atteint trois villes de province, puis le 28 février, la capitale, Ouagadougou, qui connaîtra à son tour un déferlement de violence. Des groupes de jeunes, très mobiles, s’en sont pris aux bâtiments publics et aux véhicules de l’Etat dans différents quartiers de la ville. Qui étaient-ils ? Selon le quotidien Sidwaya, les procès marathons qui ont suivi ont permis de se faire une idée : "apprentis chauffeurs, des mécaniciens, des apprentis tailleurs, des élèves coraniques, des pousseurs de charrettes, des commerçants ambulants, un musicien et des élèves...". Tous sont touchés directement par la cherté de la vie.

Les augmentations de prix au niveau international se répercutent au Burkina mais de façon particulière. Le gouvernement veut faire passer la contribution de la TVA au budget de l’Etat de 40 à 50%. Une hausse que les grossistes répercuteraient directement sur les petits commerçants pour ne pas perdre leur gain. De son côté, le gouvernement prétend qu’il oblige désormais les importateurs à payer leurs impôts. Un manque à gagner que ces grossistes récupéreraient sur le dos des burkinabés. Mais plus généralement, c’est une défiance générale qui s’est installée envers le régime. Blaise Compaoré, reconverti avec le soutien de la France en homme de paix dans la région après y avoir semé la guerre et les trafics, n’a guère gagné en popularité malgré un score « soviétique » aux dernières élections.

La méningite continue de tuer massivement, déjà 500 morts cette année. Et pendant que le pays ne décolle pas des dernières places du classement de l’indice de développement humain, le quartier de Ouaga 2000, au luxe insolent, continue de s’étendre.

La croissance officielle dépasse depuis quelques années les 5% mais la population n’en voit pas les effets sur le niveau de vie. Seuls les militaires, qui se plaignaient d’indemnités de retraite insuffisantes ont obtenu satisfaction. Des postes administratifs leur ont même été réservés après leur départ à la retraite alors que le chômage des jeunes ne cesse d’augmenter.

Les étudiants ne sont pas en reste, qui ont organisé en 2007, une manifestation d’une ampleur jamais égalée pour réclamer de meilleures conditions d’études.

Enfin, une grave crise politique affecte le sommet de l’Etat. Salif Diallo, l’homme de confiance historique de Blaise Compaoré vient de quitter le gouvernement. Il se serait opposé à la montée en puissance du propre frère du président, François Compaoré pourtant impliqué dans l’assassinat du journaliste Norbert Zongo, officiellement toujours non résolu.

Le gouvernement a bien pris des mesures pour diminuer les prix des produits de première nécessité, mais faute d’un contrôle des prix efficace, les baisses se répercutent difficilement sur les consommateurs.

Les syndicats emmenés par la puissante confédération générale du travail du Burkina (CGTB) ont rapidement réagi. Une coalition contre la vie chère (G14), soutenue par les principaux partis d’opposition, s’est constituée autour d’une quinzaine de revendications portant sur la hausse des salaires, le contrôle des prix, l’amélioration des conditions de vie des étudiants mais aussi contre les privatisations, les plans d’ajustement structurel, les accords de partenariat économique (APE) et pour la défense des libertés notamment la réouverture du dossier Norbert Zongo. Le mouvement social renoue là avec ses traditions de lutte. Plusieurs gouvernements depuis l’indépendance en ont fait les frais.

Le 15 mars, la population a massivement répondu à l’appel de cette coalition qui a organisé des marches et des meetings dans tout le pays. Alors que l’AFP évaluait à plusieurs dizaines de milliers le nombre de manifestants à Ouagadougou, les journaux locaux évoquaient une marée humaine. Un mouvement social qui s’est déroulé, cette fois, dans le calme, tandis qu’un nouveau rendez-vous est déjà pris, pour une grève générale, les 8 et 9 avril.

Bruno Jaffré

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 168 - Avril 2008
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