Survie

Chinoiseries

(mis en ligne le 1er mai 2008) - Jean-François de Montvallon

La gabegie continue de plus belle. Dernier exemple en date : le projet de la mine de fer de Belinga ou comment Omar Bongo brade les ressources gabonaises. Une très vieille habitude.

L’exploitation de la mine de fer de Belinga au nord-est du Gabon à proximité de la frontière avec le Congo Brazzaville, nécessite la construction d’un barrage pour l’alimentation en énergie ainsi que d’une route de desserte.
Un appel d’offres a donc été lancé par le gouvernement gabonais aux termes duquel le projet français a été écarté (on a connu la Françafrique en meilleure forme), le projet brésilien étant jugé meilleur, mais c’est en définitive le projet chinois qui a été retenu…
Une étude réalisée par EDF, en 1966, indiquait que les chutes de Tsengué Lélédi se prêtaient bien à l’aménagement hydroélectrique souhaité : sols granitiques, garantie de débit et productivité assurés, alimentation en électricité, sur un axe de 300 kms, de nombreux villages et petites villes, peu ou pas de risques d’inondations et enfin un site situé suffisamment loin du parc naturel d’Ivindo, atout majeur d’un tourisme encore embryonnaire mais qui ne demande qu’à être développé.
Or, le projet de la compagnie chinoise CMEC prévoit l’installation d’un gigantesque barrage sur le site de Kongou, dédale de chutes et de cascades étalé sur plus de 2 kms. C’est l’un des sites phares du réseau des parcs nationaux gabonais. Une telle installation entrainerait à coup sûr outre la destruction de ce site, l’inondation d’une partie du parc naturel d’Ivindo.
Le contrat entre le Gabon et le partenaire chinois, montre s’il en était besoin que la Françafrique a désormais des émules, l’élève n’étant pas loin de dépasser le maître.
Qu’on en juge : 25 ans d’exonération d’impôts et taxes, dégâts environnementaux à la charge du Gabon, mais le meilleur reste à venir…
Alors que le périmètre nécessaire à la réalisation du projet est de 500 km2, le contrat porte sur la mise à disposition de 7700 km2 soit 15 fois plus, et a pour conséquence évidente la mise à disposition « gracieuse » d’importantes ressources en bois, or et diamants.
Ultime bizarrerie, la surface concédée concerne non seulement le Gabon mais s’étend également au Congo voisin… Apparemment Omar Bongo et son beau-père Denis Sassou N’Guesso viennent de lancer un nouveau concept qui n’en doutons pas est plein de promesses : le bradage familial transfrontalier…

Comment en est-on arrivé là ?

Selon les règles officiellement en usage au Gabon en matière de contrat avec un partenaire étranger, si l’investissement est à la charge de ce dernier (y compris les dépenses afférentes au respect de l’environnement), la propriété des équipements réalisés revient à l’Etat gabonais après 25 ans. Dans le cas présent il n’est rien prévu de tel.
Les dispositions prévues aussi bien dans le code de l’environnement (article 29) que dans le code forestier (article 14) sont pourtant claires et interdisent toute activité portant atteinte à l’équilibre écologique comme à l’exploitation de tout produit naturel sans autorisations préalables.
Or l’autorisation de construire la route a été donnée par une lettre du seul ministre des mines, du pétrole et des hydrocarbures Richard Auguste Aunouviet en juillet 2007, sans aucune étude d’impact environnemental. Cette décision ne relève en aucun cas des attributions de ce ministère, mais de celui des eaux et forêts, ce que ne saurait ignorer l’intéressé… celui-ci ayant en effet exercé précédemment la fonction de ministre des eaux et forêts….Amnésie ou schizophrénie, le diagnostic reste ouvert.
La société civile gabonaise n’est pas restée inerte devant un tel coup de force, notamment par l’intermédiaire de la plate forme Environnement Gabon (15 ONG environnementalistes) et de son coordonnateur Marc Ona Essangui (à qui la France refuse un visa) qui ont vivement réagi. La réponse du gouvernement, un grand classique dans les relations avec les ONG un peu trop remuantes, a consisté à brandir la menace de poursuites en diffamation et à lancer une campagne de diabolisation auprès de l’opinion, les présentant comme « des ONG à la solde des puissances occidentales ». Environnement Gabon a donc rendu public les termes du contrat léonin envisagé entre le gouvernement gabonais et la compagnie chinoise CMEC.
Contraintes cette fois de réagir sur le fond, les autorités gabonaises ont annoncé fièrement que les deux parties devraient se retrouver autour d’une table pour renégocier les termes de ce contrat. On apprend ainsi que les parts du Gabon dans la Compagnie Minière de Belinga (COMIBEL) passeraient de 10 à 25%, et qu’un représentant des ONG environnementales devrait intégrer la « délégation gouvernementale chargée du suivi et du contrôle de ce projet ». On peut nourrir quelques doutes légitimes sur l’étendue des pouvoirs qui seront les siens…
L’activité déployée par cette plateforme a eu également et surtout pour effet de bloquer les travaux en cours de réalisation de la route, ce qui est rassurant.
Mais comme une mission gabonaise de haut rang s’est rendu à Pékin pour revoir dans une négociation parallèle, discrète et n’en doutons pas « chaleureuse » les termes du contrat, l’avenir est beaucoup moins rassurant.
Ne nous y trompons pas, ce combat des ONG environnementales gabonaises nous concerne tous, car l’ONG qui la coordonne, Brainforest, est présente sur tous les fronts de la lutte pour la transparence. Elle est au cœur de la coalition gabonaise Publiez Ce Que Vous Payez concernant la transparence des revenus du pétrole et que des avancées significatives ont été obtenues grâce, en partie, au rôle qu’elle a joué.
Un autre enseignement à tirer de cet imbroglio, porte sur l’aggravation prévisible du pillage du domaine forestier du Gabon et bien entendu au-delà. L’Union Européenne a certes mis en place des gardes fous pour lutter contre l’exploitation illégale des forêts, mais la Chine n’est pas si regardante. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que le groupe Rougier, valeureuse entreprise charentaise, acteur majeur en Afrique centrale, vende désormais l’essentiel des bois exploités à des partenaires chinois.
Ceux-ci (ou leurs voisins de palier) se feront un plaisir de nous le vendre sous forme de produits transformés sans que cela provoque le moindre froncement de sourcil de la part de qui que ce soit. Ainsi va le monde.

Jean-François de Montvalon

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 169 - Mai 2008
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