Survie

De l’huile dans les rouages

(mis en ligne le 1er mai 2008) - Karim Tinebot

La France a accordé, le 2 avril dernier, une rallonge de 80 millions d’euros au Congo. Un crédit supplémentaire qui ressemble fort à un coup de pouce aux affaires de Vincent Bolloré. Mais cela sera-t-il suffisant ?

C’est en sortant d’une entrevue avec Denis Sassou Nguesso que l’ambassadeur de France à Brazza, Nicolas Normand a annoncé la bonne nouvelle : avec cette augmentation de 80 millions d’euros, l’aide française au Congo est portée à 260 millions d’euros sur 5 ans. Rappelons qu’en décembre dernier, après un entretien à Paris avec Denis Sassou Nguesso, Nicolas Sarkozy avait arbitré pour une aide française de 185 millions d’euros contre seulement 80 millions proposés par les experts du Trésor français. Ces derniers estimaient que le Congo n’avait pas besoin de l’obole du contribuable français. Ils avaient bien raison puisque la production pétrolière du pays devrait atteindre, en 2008, selon les prévisions, les 13 millions de tonnes (11,4 en 2007). On devinait déjà quelles seraient les contreparties d’une générosité si intéressée.

Au Congo, l’agence française de développement (AFD) devrait financer partiellement le projet d’assainissement de la capitale (eau, électricité, voirie mais aussi hôpitaux et centres de santé) lancé le 17 avril et communément appelé "municipalisation accélérée". Mais cette coopération « renforcée » concerne également le Programme d’investissement prioritaire (PIP) du port autonome de Pointe-Noire, dont le coût global est d’environ 90 millions d’euros. Les études de faisabilité de ce programme avaient d’ailleurs été financées et réalisées par l’Agence française de développement (AFD). Un organe opaque, le Comité des privatisations, piloté en sous-main par Sassou, est chargé d’attribuer la mise en concession du terminal à conteneurs de l’unique port maritime congolais, porte d’entrée et de sortie de l’Afrique centrale. Parmi les postulants figure évidemment le groupe Bolloré dont la candidature est directement soutenue par l’Élysée.

Avec la construction et l’amélioration de ses infrastructures et installations portuaires, le port de Pointe-Noire prévoit d’augmenter la capacité du terminal à conteneurs de 250.000 conteneurs actuellement à plus de 500.000 conteneurs. Une mine d’or pour le groupe Bolloré et sa filiale SDV déjà acteur majeur du port de Pointe-Noire et qui a annoncé, en février dernier, vouloir y investir de façon significative.

On peut donc s’interroger sur cette rallonge opportune d’argent public alors que l’ami du président français est engagé dans la « guerre des ports africains ». Un crédit supplémentaire qui comme l’huile permettra sans doute au moteur françafricain d’éviter toute surchauffe éventuelle. Il faut dire que son concurrent le plus sérieux, Dubaï Ports World, contrôle déjà celui de Dakar et lorgne sur Djibouti mais aussi Alger. D’autant que Dubaï Ports World aurait surenchéri en dernière minute sur l’offre de Bolloré avec une grosse « commission » pour Sassou. Coupera-t-il la poire en deux en choisissant Dubaï pour la gestion du terminal à conteneurs et Bolloré pour la reprise du chemin de fer Congo Océan (CFCO) ?

Fidèle à sa stratégie dite « du transport intégré », Vincent Bolloré lorgne également sur le CFCO, épine dorsale de l’économie congolaise reliant Brazza à Pointe-Noire sur 510 km. Bien que confrontée à de graves problèmes techniques, économiques et financiers, le CFCO reste stratégique et suscite les convoitises. Dominique Lafont, directeur Afrique du groupe Bolloré est d’ailleurs clair : « La réussite de la mise en concession du terminal à conteneurs suppose (…) la réactivation du corridor qui monte jusqu’aux pays de l’hinterland ». Le CFCO assure en effet le trafic commercial, avec des correspondances vers la Centrafrique, le Tchad, le Cameroun et la RDC, des hydrocarbures, ciment, véhicules et des produits de base comme le cacao ou le bois. Histoire de mettre toutes les chances de son côté, le groupe Bolloré a même offert une assistance technique gratuite avec la mise à disposition de trois experts, spécialiste de l’exploitation ferroviaire et auditeur de gestion. L’annonce a été faite quinze jours avant la date de l’attribution du marché prévue le 27 avril (à l’heure où nous écrivons ces lignes, le résultat n’est pas connu). Une annonce faite par le ministre transports et de l’aviation civile, Emile Ouosso au cours d’une réunion à Pointe-Noire avec les cadres et agents du CFCO. Et de rajouter devant la presse : « Les intérêts du groupe (Bolloré) sont bien analysés, perçus et acceptés ». On ne saurait mieux dire.

Quoiqu’on en dise, les petits services rendus à Nicolas Sarkozy par un Vincent Bolloré reconverti en « agent de voyage privé » ont déjà un prix… pour le contribuable français.

Karim Tinebot

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 169 - Mai 2008
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