Survie

FAUT-IL OUBLIER JOE LA CONSCIENCE ?

(mis en ligne le 1er mai 2008) - Patrice Nganang

Ecrivain camerounais, Patrice Nganang est l’auteur de la trilogie romanesque Histoires de sous-quartiers, comprenant La Promesse des fleurs (L’Harmattan, 1997), Temps de chien (Le Serpent à plumes, 2001, Grand prix de la littérature d’Afrique noire et Prix Marguerite Yourcenar), et La Joie de vivre (Le Serpent à plumes, 2003), d’un essai sur Brecht et Soyinka, d’un livre de poésie, Elobi, de nouvelles, Dernières nouvelles du colonialisme en 2006, de contes, L’Invention du beau regard en 2005 et d’essais, Le principe dissident en 2005 et Manifeste d’une nouvelle littérature africaine, en 2007. Il vit aux Etats-Unis depuis 2000 et enseigne les littératures françaises et allemandes à l’université d’Etat de New-York.

Jamais les arts n’ont été aussi annonciateurs de l’advenir du Cameroun ; mais jamais aussi les artistes n’ont été aussi seuls ! Si à Douala, en ce février c’était avec le courage d’un peintre, Mboua Massock, que les feux de la colère se sont soudain saisis de la poudrière qu’est notre réalité, à Yaoundé, les menottes qui retiennent les poignets du musicien de reggae Joe la Conscience, à Kondengui, sont celles qui avec le changement de l’article 6.2. de la Constitution de notre pays, veulent enchainer notre futur. Que ce dernier ait été très vite rejoint dans sa solitude par un autre partisan du front du non, le musicien Lapiro de Mbanga, n’inscrit qu’encore plus la voix de l’artiste dans notre gorge à tous, dans notre volonté à chacun de donner à notre pays un avenir qui vaille la peine. C’est qu’il est clair : avec le changement des articles de notre Constitution, c’est floués que nous avons été tous ; c’est piétinés que nous avons été par le despote qui plus que jamais s’est retranché dans son palais du silence, lui qui sans blague finira par emprisonner tous ses ministres sans comprendre qu’il ne s’en condamne que plus lourdement ! Mais voilà en ces jours où l’infamie danse le coupé-décalé de la victoire, ce n’est pas lui qui nous concerne, mais plutôt la profonde solitude camerounaise.

Comment le croire ? Il ne se sera donc élevé aucune voix vraiment forte ailleurs pour déculoter le despote, ni de France, ni d’Angleterre, ni des Etats-Unis ! Ainsi à la différence du Nigeria, notre voisin, où comme nous le savons tous Obasanjo, dans des conditions similaires à celles de notre pays, il y a tout juste deux ans, fut vertement éconduit par la communauté internationale dans ses maléfiques intentions de changer la Constitution de son pays, chez nous finalement l’UE et les Etats-Unis se seront contentés de murmurer leur désapprobation de forme devant les violences de l’Etat en même temps qu’ils faisaient un clin d’œil complice au potentat. Le visage de leur abandon du peuple camerounais dans le viol public de son expérience démocratique, c’est le kidnapping sur le perron de l’ambassade des Etats-Unis, de Joe la Conscience que même sa méthode non-violente n’aura pas sauvé. C’est l’abandon du chanteur-activiste à son sort dans la cour même d’un pays qui veut nous enseigner la démocratie. Aujourd’hui, la Constitution du Cameroun est ainsi boiteuse de l’article 6.2 qui nous a jadis comme aujourd’hui coûté la centaine de morts, et obèse de nombreux autres articles traitres qui de facto nous rejettent vingt ans en arrière, au cœur de la dictature dont à vrai dire nous n’étions jamais sortis.

Au lieu de suivre l’exemple nigérian, l’Assemblée nationale a donc, devant tout le monde, aligné notre pays sur le paradigme togolais de la restauration autocratique, le défunt président de cette virgule de pays, Gnassingbé Eyadema ayant été le premier président africain qui, le 30 décembre 2002, en faisant sauter le verrou de la limitation sage des mandats présidentiels, ouvrit le bal infâme dans lequel après l’Ouganda, le Gabon, le Tchad, le Cameroun est aujourd’hui un des participants. Comment oublier que ce tout petit pays ouvrit tout aussi le bal des successions héréditaires en République, quand le 6 février 2005 il y fut décidé soudain d’installer le fils d’Eyadema comme président ? Bien plus sérieux encore : comment oublier non plus que le 13 janvier 1963, c’est encore dans l’identique Togo, et avec le même Gnassingbé Eyadema, que s’ouvrit le bal africain des coups d’Etat qui aura laissé entre autres crimes, le génocide du Biafra et celui du Rwanda sur les carreaux de l’histoire africaine, tous ces malheurs ayant commencé avec un coup d’Etat ? Dire que le choix du paradigme togolais est le choix du chemin du désastre, ce n’est pas exagérer ! Les députés du RDPC et de l’UNDP qui ont voté pour l’amendement de l’article 6.2 de la Constitution du Cameroun, et se sont congratulés après, savent-ils seulement quelle histoire ils ont choisi pour notre pays ? Or c’est de la noirceur de cette nuit des longs couteaux dans laquelle nous ont ainsi plongé les grandes ambitions que pour notre futur à tous retentit ma question simple : maintenant que notre Constitution n’a plus son article 6.2 dans la forme qu’on sait, faut-il oublier Joe la Conscience ?

Je pose cette question avec devant moi deux photos de l’artiste, l’une, où il est grassouillet, avec à son cou la pancarte ‘touche pas à ma Constitution’, et l’autre, publiée dans Mutations, où on le retrouve, au fond de sa cellule, fondu, oui, avec des menottes aux mains. Jamais défaite d’un peuple n’a été aussi visible sur le visage d’un seul homme ! J’ai dit défaite ? O, ce n’est que d’une bataille qu’il s’agit, comme jadis proclama de Gaulle quand son pays venait de recevoir une raclée ! Car c’est une évidence que l’histoire de notre pays, et je veux dire, de la population de notre pays est, et sera toujours plus longue que celle du despotisme qui aujourd’hui croit s’être donné une dose de jouvence ! Et pourtant, la solitude de Joe la Conscience est celle de chacun d’entre nous. Que Joe ne soit laissé qu’à la sollicitude de son épouse qui vient du lointain Loum lui rendre visite, et de quelques amis épars, est le signe le plus dangereux que la scène publique camerounaise peut nous donner en cette heure de notre pause rageuse. Car chez un artiste comme chez chacun d’entre nous, n’est-ce pas la même voix qui rie, chante, pleure et se tait ? N’est-ce pas la même voix qui parle et qui vote ? La voix des artistes qui dans plusieurs de nos villes a crié la rage couverte de ceux-là qui parmi nous n’envoient pas de motion de soutien à la présidence, n’est-ce pas la voix du citoyen que nous sommes tous en réalité depuis l’indépendance de notre pays des colons, et qui s’exprime par le vote ?

A travers Joe, la véritable question s’impose aujourd’hui : allons-nous oublier ce millier de nos petits-frères qui auront été jetés en taule à travers le pays pour avoir avec des armes de fortune demandé cela qui est la chose la plus juste : un futur autre que le despotisme pour notre pays ? Abandonner Joe la Conscience dans le trou infect de sa cellule, où d’ailleurs on me le dit gravement malade, abandonner Lapiro de Mbanga, abandonner à leur sort donc ces milliers de jeunes qui, comme eux, auront pour nous voulu précipiter l’avenir d’un Cameroun sans Biya, c’est dire à quiconque se lèvera demain pour revendiquer sa citoyenneté qu’il est seul. Oublier dans les miasmes de leur solitude ces damnés qui auront rêvé de notre avenir certain, c’est planter le découragement dans le cœur de chaque citoyen qui, comme eux, demain voudra s’élever pour repousser les frontières de la nuit qui vient de nous recouvrir. C’est donc inscrire encore plus le despotisme dans la racine de notre vie, car plus que tout le capital politique du despote, et nous en vivons les résultats dramatiques aujourd’hui, c’est notre découragement, et donc, la dépolitisation de la population dont les élections législatives du 22 juillet 2007 ont donné le résultat le plus évident, berceau qu’elles auront été de cette Assemblée nationale qui aujourd’hui nous a planté un coup de couteau dans le dos.

Patrice Nganang

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 169 - Mai 2008
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