Survie

A fleur de presse

Entre fantasmes et réalité, les journalistes s’emmêlent

(mis en ligne le 1er juin 2008) - Pierre Rohman

« L’Afrique est ruinée, la Chine est preneuse ». C’est par ce titre digne des inoubliables Négrologie : pourquoi l’Afrique meurt ? et des Comment la France a perdu l’Afrique ? que l’édition du 19 mai du Monde a ouvert une grande page consacrée à quelques extraits de l’ouvrage La Chinafrique, Pékin à la conquête du continent noir de Serge Michel, Michel Beuret et du photographe Paolo Woods, publié aux éditions Grasset.

D’emblée, le décor est planté. Des enfants qui saluent des étrangers en mandarin (crise de lèse-majesté pour les nostalgiques du « toubab cadeau ») et des chefs d’Etat gabégiques qui voient  »[leur] heure qui sonne enfin » et qui ne veulent pas laisser filer ce « dernier espoir », incarné par les protagonistes de l’essai, ces centaines de milliers ou des millions de Chinois (les sources des auteurs sont pour le moins imprécises) qui s’installent construisent, vendent et (comble de l’audace) s’enrichissent partout en Afrique.

Dans le rôle des observateurs dépassés, les occidentaux, « en perte de vitesse » et c’est normal car selon les auteurs, qui osent parfois s’attaquer au néocolonialisme mais qui dans cet extrait rivalisent le plus souvent d’analyses ethnologiques inspirées par des années de fréquentation assidue des cafés du commerce : « le Blanc était condescendant et m’as-tu vu ? Le Chinois reste humble et discret. » Un résumé un peu simpliste toutefois étayé par l’excellente analyse suivante. « [Les] fantassins [chinois] ont l’habitude de dormir sur une natte, de ne pas manger de la viande tous les jours », à peine contredite un peu plus loin par une sentence définitive sur les Chinois et les Africains censés incarner les « deux cultures les plus éloignées que la terre puisse porter. »

Ajoutons à cette démonstration magistrale quelques anecdotes inutiles mais supposées frapper l’imaginaire, telle celle des Chinois reprenant un chantier abandonné par Oussam Ben Laden au Soudan, une lexicologie fantasmagorique sur le thème de l’invasion, des superlatifs censés frapper le lecteur (par exemple sur une diaspora chinoise « la plus nombreuse au monde et la plus riche ») des chiffres chocs sur un commerce chinois certes en pleine expansion (mais jamais comparés à ceux des pays occidentaux et des autres pays émergents comme l’Inde) et un catastrophisme de bon ton sur un « continent des ténèbres », « aux souffrances infinies. » Nous obtenons au final un cocktail de fantasmes et d’imprécisions, mélangées à quelques analyses géopolitiques parfois pertinentes.

Un style qui, comme on l’a dit plus haut, n’est pas sans rappeler un certain Stephen Smith, cité dans l’extrait suivant : "L’Afrique, ensuite. Les puissances coloniales l’ont pillée jusqu’en 1960, avant de pérenniser leurs intérêts en y soutenant ses régimes les plus brutaux. L’aide, que l’on estime à 400 milliards de dollars pour toute la période 1960-2000 (400 milliards, c’est l’équivalent du PNB de la Turquie en 2007, mais aussi des fonds que l’élite africaine aurait cachés dans les banques occidentales), n’a pas produit l’effet escompté et aurait même, selon une théorie en vogue, empiré les choses. Il n’empêche, l’Afrique n’a survécu que grâce au sentiment de culpabilité des Occidentaux, qu’elle a fini par décourager. En faisant échouer tous les programmes de développement, en restant la victime éternelle des ténèbres, des dictatures, des génocides, des guerres, des épidémies et de l’avancée des déserts, elle se montre incapable de participer un jour au festin de la mondialisation. "Depuis l’indépendance, l’Afrique travaille à sa recolonisation. Du moins, si c’était le but, elle ne s’y prendrait pas autrement", écrit Stephen Smith dans Négrologie. Avant de poursuivre avec ces mots terribles : "Seulement, même en cela, le continent échoue. Plus personne n’est preneur ». Erreur, la Chine est preneuse...

Quelques mois après le discours de Dakar, la boîte à fantasmes et à préjugés est donc bel et bien réouverte, ce qu’on ne peut que déplorer s’agissant d’un thème de cette importance, qui mérite d’être traité avec un plus de sérieux et d’objectivité.

Pierre ROHMAN Mots clés Internet : Pierre Rohman, Chine, Afrique, « La Chinafrique, Pékin à la conquête du continent noir », Serge Michel, Michel Beuret, Paolo Woods

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 170 - Juin 2008
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