Survie

L’université des Montagnes, une réussite envers et contre tout

(mis en ligne le 1er juin 2008) - Odile Tobner

L’exceptionnelle réussite de l’Université des Montagnes renvoie, à un Etat parasite, l’image de sa gabégie quotidienne.

En octobre 2007 j’ai pu visiter, à Bangangté, l’Université des Montagnes (UDM). Depuis sa fondation, j’en avais entendu parler par ses promoteurs et j’avais envie de découvrir la réalité de cette institution. Non seulement je n’ai pas été déçue, mais j’ai été émerveillée par cette réalisation, sentiment que, il faut l’avouer, j’éprouvais pour la première fois au Cameroun, où c’est plutôt l’indignation et la colère qui m’habitent devant ce que je vois quotidiennement des conditions de vie des habitants et du fonctionnement des diverses institutions, notamment celles de l’État.
Il y a d’abord le campus. Un ensemble de modestes bâtiments sont dispersés dans un parc boisé bien entretenu. Des allées conduisent de l’un à l’autre : salles de cours, laboratoire, bibliothèque, tout est parfaitement propre et rangé dans une ambiance de simplicité voire d’austérité. Partout il n’y a que le strict nécessaire en équipement. Une ambiance recueillie règne dans la bibliothèque dont toutes les tables sont occupées par des étudiants plongés dans leurs occupations studieuses. Un rapide coup d’œil sur les rayons qui débordent de livres me surprend par la richesse et la variété des ouvrages, parfaitement répertoriés.

Rigueur et modestie

Les différents services fonctionnent sur le même principe de modestie et de rigueur, bureaux, habitation du directeur, hôtellerie sont d’une grande simplicité mais pourvus de tout ce qui est nécessaire à leur fonction. Tout le monde vaque tranquillement à ses occupations. L’activité humaine est soutenue et organisée. Mon admiration vient de l’alliance entre l’économie des moyens et la performance des résultats, qui engendre une grande satisfaction intellectuelle.
En arrivant dans cette même ville de Bangangté on avait longé le mur interminable d’une propriété luxueuse, pavages, éclairages, grilles, immense maison, qu’on m’avait dit appartenir à un notable local, directeur ou ministre, peu importe. Cet étalage grandiose, propriété d’un particulier, était parfaitement choquant, côtoyant le tout venant d’une agglomération camerounaise qui exhibait ses plaies habituelles : habitations sordides, voies défoncées, foule oisive, véhicules brinquebalants et surchargés, étalages hétéroclites dans le plus grand désordre, le tout donnant la plus désolante impression d’abandon et de pauvreté.

Biens publics

L’après-midi, on est allé visiter, à quelques kilomètres de Bangangté, le bâtiment de l’hôpital d’application construit par l’association créatrice de l’Université des Montagnes. Situé sur un terrain de deux cents hectares, don du chef local à l’UDM, où doit se déployer le futur campus universitaire, l’édifice imposant, sur trois niveaux, est maintenant entièrement équipé. Deux blocs opératoires complets et leurs annexes, plusieurs appareils de dialyse, lits, fauteuils, appareils et outillages de toute sorte, tout est prêt à fonctionner et n’attend que les autorisations administratives qui traînent.
Je pense à Mongo Beti, décédé prématurément en 2001, parce qu’aucun hôpital de Yaoundé, capitale du Cameroun, ne pouvait alors effectuer une dialyse. Ce que tous les moyens de l’Ẻtat n’ont pas réussi à faire en plusieurs dizaines d’année de gabegie et de dilapidation criminelle, le dévouement et l’intelligence de simples camerounais, animés de la volonté farouche de servir la collectivité l’a réussi en quelques années avec un minimum de moyens.
Cette réussite, bien loin d’être saluée comme elle le méritait, s’est heurtée aux plus grandes résistances des institutions officielles : difficultés pour l’autorisation d’ouverture, difficultés accrues lorsqu’il s’est agi de sanctionner les résultats par des diplômes. La première promotion d’étudiants a dû être envoyée à Kinshasa pour l’obtention du titre de médecin.
La qualité et le sérieux des études, reconnus par des autorités universitaires internationales, n’ont servi qu’à attiser l’hostilité de gens pour qui le bien public est une notion incompréhensible. Les exigences émises par l’Ẻcole de médecine de Yaoundé pour une homologation des diplômes sont sidérantes : reversement de 50 % des droits versés par les étudiants, mainmise sur l’organisation du recrutement, c’est-à-dire le racket contre le mérite. Alors que l’Ẻtat devrait offrir des subventions à ceux dont le dévouement réalise ce qui devrait être à la charge de l’autorité publique, il vient, tel un parasite, se nourrir d’un organisme pour en sucer la substance jusqu’à le faire dépérir. Au Cameroun celui qui a un tampon administratif a une rente. Assis et inutile, il s’engraisse des ressources de ceux qui s’échinent durement du matin au soir pour gagner leur vie ou créer des activités.
L’exceptionnelle réussite de l’Université des Montagnes, dont la réputation dépasse maintenant les frontières du Cameroun, montre tout ce qu’on peut faire avec un minimum d’argent, beaucoup de compétence et de dévouement à la collectivité. C’est cet esprit qui est le bien le plus précieux, qu’il faut absolument préserver dans un environnement peu propice, où la vertu est pourchassée et pénalisée. Si cet esprit avait habité ceux qui ont présidé aux destinées du Cameroun depuis cinquante ans, le pays et ses habitants brilleraient de bonheur et de prospérité.
Cet exemple montre ce dont sont capables de simples citoyens camerounais unis par la volonté de construire l’avenir. Puissent-ils persévérer malgré les obstacles. Leur victoire fait honneur au Cameroun, bien plus que tous les trophées cache-misère dont le peuple s’enivre pendant 24 heures avant de retomber dans les tourments de la pauvreté. Puisse cet exemple ne pas demeurer isolé et entraîner de nombreuses entreprises citoyennes qui rompront avec la course à l’enrichissement personnel dont le pouvoir actuel donne le déplorable exemple, pour une course à l’épanouissement collectif, seul gage d’un avenir meilleur.

Odile Tobner Université des Montagnes

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 170 - Juin 2008
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