Survie

La vocation coloniale de l’armée française

(mis en ligne le 1er juin 2008) - Odile Tobner

Le lundi 19 mai, l’ancien Président Valéry Giscard d’Estaing, à Calvi et le mercredi 21 mai L’actuel président Nicolas sarkozy, aux Invalides, ont célébré le trentième anniversaire de l’intervention française à Kolwezi au Zaïre, en mai 1978.

On peut noter que, de tous les faits notables de sa présidence, vote à 18 ans, dépénalisation de l’IVG, c’est cet événement, qui ne concerne guère la France ni les Français – Kolwezi est au Zaïre et c’est la légion étrangère qui a été engagée – que Giscard d’Estaing a choisi de commémorer.

Le récit que les deux présidents en font n’est pas sans exagérations. Selon Nicolas Sarkozy : « En quelques heures, les légionnaires prirent le dessus sur un adversaire dix fois supérieur en nombre […] rebelles fortement armés » avec « un rapport de force particulièrement défavorable du point de vue des effectifs en présence ». En réalité 750 légionnaires parachutistes furent largués sur une ville conquise par un contingent de rebelles du FNLC (Front National de Libération du Congo) évalué à 4000 hommes. Valéry Giscard d’Estaing note quant à lui : « A l’aube du 20 mai, l’opération menée par le REP se révèle une réussite totale. Son coût humain est élevé. Cinq légionnaires sont tués au combat. On compte une vingtaine de blessés. ». On s’étonne qu’un contingent cinq (et non dix) fois plus nombreux ait été réduit si rapidement et n’ait fait que 5 victimes chez les assaillants. En réalité les rebelles, qui avaient investi Kolwezi le 13 mai, venaient d’infliger deux revers successifs aux FAZ (forces armées zaïroises) de Mobutu, leur équipement était sommaire et leur entraînement inexistant. Giscard en rajoute en disant qu’ils étaient « ivres d’alcool et drogués de chanvre ». Piétinons les vaincus africains. Les pertes zaïroises s’élevèrent à un millier de victimes, tandis que 137 européens, parmi les 3000 qui habitaient Kolwezi, employés pour la plupart à la Gécamines, perdirent la vie au cours des combats dans des circonstances mal définies. On ne connaît pas non plus les détails et le bilan du ratissage de la ville et de ses alentours fait par la légion du 20 au 27 mai, présenté en ces termes par Nicolas sarkozy : « Les jours suivants, nos forces contraignaient les rebelles à se replier », oubliant qu’ils s’étaient déjà repliés à l’aube du 20 mai.

Cette opération sur Kolwezi fut le fait, comme le dit lui-même Giscard, « du seul Président de la République car l’intervention était urgente et devait rester secrète le plus longtemps possible », en l’absence de tout traité d’assistance militaire avec le Zaïre.

Nicolas Sarkozy, en même temps que le souvenir de Kolwezi a voulu célébrer les « opérations extérieures » faites par l’armée française depuis des dizaines d’années, essentiellement en Afrique et pour maintenir au pouvoir des régimes contestés. A l’évidence ce n’est pas « lee destin du pays » qui se joue dans ces opérations et il est abusif, voire scandaleux, de comparer, comme le fait Sarkozy, ces interventions coloniales aux combats menés par les poilus de 14-18 ou les résistants de la deuxième guerre mondiale, combattant l’occupant après la déroute de l’armée française en 1940.

Par contre c’est bien le destin des peuples africains qui a été scellé pour le pire par toutes ces opérations, qui ont conforté et maintenu des régimes prédateurs. Avoir contribué à ce que la vie des Africains soit un enfer, est-ce un genre de victoire dont on peut s’enorgueillir ?

Si Nicolas Sarkozy a voulu donner du lustre à cette commémoration c’est aussi pour affirmer les nouvelles tâches de l’armée française. « Ce n’est pas parce que nous n’avons plus d’ennemi déclaré que la guerre a disparu de notre horizon. ». Alors pourquoi « projeter ses forces au loin » ? C’est parce que la France est une grande puissance et doit « défendre, au besoin par les armes, les valeurs qui nous sont chères, la liberté, le droit, l’égale et irréductible dignité de tous les hommes ». Rappelons que c’est au nom de leur salut qu’on a déporté et réduit en esclavage les Africains, puis pour les civiliser qu’on les a colonisés avec le brillant résultat qu’on connaît puisque l’Afrique est devenue invivable de misère pour l’immense majorité de ses habitants.

Quant à nos troupes : « Elles sont aujourd’hui engagées dans un contexte difficile, la plupart du temps au contact direct de populations civiles et sous la menace d’adversaires non déclarés, plus faibles militairement mais qui ne respectent pas nos valeurs et pas nos principes. ». En clair nous combattons des plus faibles que nous, qui ne nous veulent pas de mal, mais qui sont fagotés on ne sait comment et n’ont pas des têtes de bons chrétiens. Autant dire qu’il y a du pain sur la planche.

Odile Tobner

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 170 - Juin 2008
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