Survie

Qui a besoin de l’Afrique ?

(mis en ligne le 1er juin 2008) - Odile Tobner

En mai 2006, au Mali, au cours d’une rencontre houleuse avec des représentants de la société civile, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, avait lancé à un de ses interlocuteurs : « La France, économiquement, n’a pas besoin de l’Afrique. Les flux entre la France et l’Afrique représentent 2% de notre économie ». En effet les Africains, très pauvres, consomment peu de produits. Il s’était bien gardé de dire par contre ce que représentaient les flux entre l’Afrique et la France pour des entreprises françaises de tout premier plan, publiques comme Areva – que Sarkozy pourrait livrer à Bouygues (cf Le Canard Enchaîné 14 mai 2008) –, privées comme Total, Bouygues, Bolloré, qui en tirent l’essentiel de leurs bénéfices. Dans sa diatribe contre Bockel (Nouvel Obs 1er au 7 mai 2008) Robert Bourgi lâche le morceau : « Bockel n’a rien compris à l’Afrique […]. Les entreprises françaises allaient tout perdre. ». Quant à Alain Joyandet, secrétaire d’Etat à la coopération, avant de partir au Congo Brazzaville, il se confie au Journal du dimanche, (ITW 20 mai 2008). « Je vais effectivement inaugurer la plateforme pétrolière de Total. Et je pense que ça sera particulièrement intéressant. Par ma présence, je montre l’intérêt que porte l’Etat français à la présence et à la performance de cette entreprise sur le continent africain. Or, l’implantation des entreprises françaises en Afrique est l’une de mes priorités. […]Je suis invité par Total pour l’inauguration […] je veux défendre les intérêts supérieurs de la France. […]C’est le rôle de la France d’appuyer les entreprises. » On ne saurait être plus clair.

La France n’a pas besoin de l’Afrique mais les milliardaires français ont besoin de l’Afrique, donc Nicolas Sarkozy s’incline devant leurs intérêts et met les moyens diplomatiques et militaires de l’Etat à leur service – eux, par contre mettent plutôt leurs bénéfices dans les paradis fiscaux. Il caresse Bongo, flatte Sassou Nguesso, va démarcher l’Angola, où il avait d’ailleurs emmené Robert Bourgi, Christophe de Margerie, PDG de TOTAL, l’inévitable Michel Roussin, vice-président de Bolloré, etc. dans ses bagages, renoue avec la Côte d’Ivoire. C’est bien gentil de parler de « valeurs », encore faut-il savoir lesquelles sont prioritaires. Comme dit son maître à penser Bourgi : « On ne gouverne pas le monde avec des idéaux ». Je suggère aux jeunes de banlieue, régulièrement sermonnés par le pouvoir sur le respect des « valeurs républicaines » de se mettre, comme Sarkozy, à l’école de Bourgi. Cela nous vaudra un beau reportage du Nouvel Obs, intitulé « on ne se nourrit pas avec des idéaux ». Ce ne sont pas en effet les « valeurs républicaines » qui leur donnent des emplois, pas plus qu’elles ne remplissent les caisses de Bolloré, Bouygues et consorts. Alors, bof !

Odile Tobner

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 170 - Juin 2008
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