Survie

A fleur de presse

« Vous trouverez tous les vôtres exterminés »

Jean Chatain dans l’Humanité, 22 avril 2008

(mis en ligne le 1er juin 2008) - Yves Cossic

Dans la critique du négationnisme, l’honnêteté intellectuelle ne supporte aucune complaisance envers le mensonge, que ce soit celle de la présentation euphémisée des faits ou celle de leur déguisement grossièrement orwellien en leur contraire. (L’opération Turquoise présentée comme une intervention purement humanitaire alors qu’en réalité il s’agissait d’un soutien ultime aux génocideurs, peu avant leur fuite protégée vers le Zaïre en 1994). L’article de Jean Chatain a le mérite de nous rappeler la réalité des faits depuis l’opération Noroît en s’appuyant sur des témoins de contexte et des témoins directs des faits. Ainsi, Jacques Bihozagara rappelle l’avertissement-chantage de Paul Dijoud, directeur Afrique du Quai d’Orsay, à l’adresse de la délégation du Front Patriotique Rwandais (FPR) conduite par Paul Kagame. L’avertissement consistait simplement « à sommer les interlocuteurs du FPR à déposer les armes... sinon vous trouverez tous les vôtres déjà exterminés à votre arrivée à Kigali. »
« Tous les vôtres » l’expression signifie bien que le Tutsi en tant que tel est l’ennemi absolu dans l’esprit de ceux soutiennent la stratégie génocidaire. Cet avertissement du représentant diplomatique de François Mitterrand est corroboré par le rapport d’enquête internationale réalisé en 1993 par la FIDH et Human Rights Watch, qui dénonçait notamment la mise en place d’escadrons de la mort par des proches du président Habyarimana et concluait : « tous ces éléments mis ensemble montrent que la France était au courant de la planification du génocide, mais a choisi de camoufler la réalité ». Les faits relevés dans l’article de Jean Chatain montrent également, qu’au-delà du camouflage, il s’agit, de la part de l’Etat français, d’un soutien jusqu’au-boutiste aux forces du génocide. Un témoin direct, Jean-Marie Vianey Gatabazi déclare avoir constaté : « la participation directe des soldats français de l’opération Noroit au combat et leur rôle dans la formation des milices génocidaires comme dans les contrôles d’identité à des fins de triage ethnique. » Un autre témoin, Pierre Jamagne révèle la montée au front de militaires français aux côtés des Forces armées rwandaises (FAR), en 1992, dans les secteurs de Ruhengeri et Byumba. D’autres témoignages concernent des livraisons d’armes aux FAR jusqu’à la fin du génocide, c’est à dire leur évacuation protégée vers le Zaïre.
Jean Chatain a raison de nous remettre en mémoire des éléments décisifs de l’engrenage qui a abouti au génocide. Les conflits violents dans toute la région des Grands Lacs, comme dans l’actuelle république démocratique du Congo (RDC), ne peuvent être expliqués que dans la perspective de la longue durée. A ce propos, l’éclairage proposé par Gérard Prunier dans la post-face du livre d’Olivier Lanotte Congo, guerre sans frontière nous paraît particulièrement intéressant : « Le conflit qui ravage l’ex-Zaïre depuis 1996 n’est que le rejeton du génocide rwandais et du non-traitement par la communauté internationale, tant du génocide que de ses conséquences. »

Yves Cossic

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 170 - Juin 2008
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