Survie

Jeu de dupes

(mis en ligne le 1er juillet 2008) - Vincent Munié

Le rapport d’enquête rwandais sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi rwandais devrait être publié début juillet. Son contenu est devenu un élément des négociations secrètes que mènent Paris et Kigali.

"Le conseil des ministres a été informé la semaine dernière de la volonté des autorités rwandaises chargées des poursuites, d’appliquer la compétence universelle prévue dans nos lois", a indiqué, le 18 juin à l’AFP, la ministre de l’Information, Louise Mushikiwabo. Le lendemain, le président rwandais, Paul Kagamé, déclarait que l’enquête rwandaise sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi de 1994 serait publiée début juillet. A priori, deux annonces qui ne doivent guère arranger la France. Car le contenu du rapport " Mucyo" (du nom de Jean de Dieu Mucyo, président de la commission d’enquête), bouclé fin novembre 2007 et resté secret jusque maintenant, est potentiellement source de graves accusations contre l’action française de l’époque. Durant plus d’un an, la commission a auditionné, à Kigali, de nombreux témoins et experts, venus de France, du Canada de Belgique et des Etats Unis, en plus d’avoir réuni et confronté une masse de documents issus en partie des archives rwandaises. Cette enquête aborde forcément le mécanisme du génocide et ses promoteurs sous un angle pour le moins différent de celui la mission d’information parlementaire française de 1998. À ce titre, sans préjuger de l’objectivité des conclusions de la commission, on imagine combien il peut regorger d’accusations graves contre la France.

Mais avec le rapprochement entamé par Bernard Kouchner et Nicolas Sarkozy avec les autorités rwandaises à l’automne 2007, ce travail est évidemment devenu un élément de négociation. D’où les reports sine die de sa divulgation.

Alors, si subitement, Paul Kagamé annonce sa publication, on ne peut qu’évidemment se réjouir pour ce que l’enquête apportera malgré tout à l’établissement de la vérité. Mais il faut aussi y lire un message envoyé au Quai d’Orsay et à l’Elysée, sans que son sens ne soit très clair. Dans ce cadre, l’application d’une loi de compétence universelle annoncée conjointement, pourrait bien entendu viser certains des responsables politiques et militaires français de l’époque cités dans le document, qui serait alors bien en peine de se rendre au Rwanda dans le cadre d’une quelconque mission diplomatique, militaire ou commerciale. En la matière, l’usage du conditionnel est encore une fois de rigueur. Mais on l’a bien compris, ces deux mesures sont des réponses aux mandats Bruguière, insérés dans un marchandage politique dont l’opinion ne doit se contenter que de l’écume. Car il s’agit bien de cela : l’opacité est encore un dogme quand il s’agit du génocide des Tutsi rwandais, la vérité restant encore pied et poings liés à de vastes manœuvres géopolitiques, ne supportant pas la lumière.

Nous sommes pourtant face à un génocide, dûment reconnu par la communauté internationale, tombant sous le coup de la convention de Genève et de son train de mesures judiciaires, incontournables pour les états signataires. Il n’est nulle part écrit, dans cette convention, que l’établissement des responsabilités puisse être assujetti à quelque jeu géopolitique que ce soit. Deux raisons majeures condamnent le cynisme de nos relations étrangères, particulièrement africaines : d’une part, cette opacité confirme, que rien n’a changé, qu’aucune évolution institutionnelle sérieuse n’est venue apporter la moindre transparence aux relations de la France à l’Afrique. Mais aussi les victimes. Imagine-t-on la perception que peut avoir la communauté de survivants vivant en France, au cœur d’une nation suspecte d’avoir collaboré avec le régime génocidaire ?

Le moindre respect que nous devons à ceux-là est la mise en place d’une communication faite d’honnêteté, de vérité, de justice et de transparence. Il est temps de dire à tous les protagonistes de l’affaire : on ne joue pas avec la vérité d’un génocide.

Vincent Munié

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 171 - Juillet-Août 2008
Les articles du mensuel sont mis en ligne avec du retard. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez-vous
a lire aussi