Survie

Le retour en force du religieux

(mis en ligne le 1er juillet 2008) - Yves Cossic

Dans un contexte social catastrophique, le pouvoir algérien fait, une nouvelle fois, diversion avec la question religieuse.

« Pourquoi un vent d’intolérance souffle sur l’Algérie ? », C’est le titre du premier article, publié début juin, par Hassane Zerrouky, journaliste à l’Humanité. Le deuxième était consacré aux attentats meurtriers du 8 juin 2008 à l’est d’Alger.
En matière d’intolérance religieuse, la répression vise avant tout les « adeptes de l’église évangélique » qui « ne compterait selon son président, le pasteur Mustapha Krim, que 50 000 membres. » Il nous informe aussi de la fermeture « de 26 lieux de culte protestant et la suspension d’un directeur d’école de confession protestante. » Point de départ de cette répression religieuse, l’arrestation « d’une employée de crèche à Oran, Habiba Kouider, par des gendarmes qui découvrent dans son sac des bibles. »
Par ailleurs, Hassan Zerrouky nous signale la condamnation à la prison avec sursis du prêtre d’Oran Pierre Wallez. Il lui est reproché « d’avoir dirigé une prière avec des migrants africains illégaux en dehors des lieux de culte autorisés. »

Détresse sociale et regain du religieux

Que signifie ce zèle représsif dans l’actualité troublée de l’Algérie ? Ne s’agirait-il pas d’une diversion de la part d’un pouvoir qui a perdu toute confiance populaire ? C’est une réponse plausible d’autant qu’Hassane Zerrouky évoque « un contexte sociopolitique dégradé et un retour en force du religieux. » La double expression a l’inconvénient, dans sa tournure euphémisée, de ne pas mettre clairement en évidence le lien de cause à effet qui existe entre la détresse sociale et le regain du religieux, qu’il soit chrétien ou musulman. La réalité sociale, depuis plusieurs décennies, est caractérisée par une injustice révoltante.
D’un côté, l’étalage de la richesse des privilégiés d’un régime corrompu dont une frange de milliardaires qui se goinfre de la manne pétrolière et de l’import-export. De l’autre, plus de onze millions de personnes très en dessous du seuil de pauvreté et une classe moyenne qui tend à se clochardiser ou à survivre de petits boulots précaires. 60 % des jeunes des grandes villes sont livrés au chômage ou déscolarisé.
Dans un tel contexte, les débats de principe sur la tolérance religieuse ne peuvent-il pas apparaître comme dérisoires ? Car l’intolérable s’est installé à demeure dans la société algérienne depuis le massacre des jeunes lycéens en octobre 1988 dans les rues d’Alger. Les 200 000 morts de la « sale guerre » ne sont-ils pas dus principalement à la répression militaire et aux attentats de groupes islamistes, eux même souvent manipulés par la Direction du Renseignement et de la Sécurité (DRS) ? La manipulation est attestée par la passivité calculée de l’armée au cours de la nuit de massacre dans la bourgade de Bentalha à la fin de l’été 1997 (lire, à ce sujet, le livre de Nesroulah Yous : Qui a tué à Bentalha ?).
Dans son article sur l’intolérance actuelle, Hassane Zerrouky n’oublie pas, malgré tout, d’évoquer les grèves et les émeutes à Chlef, Gdyel, Oran etc… ; il contribue ainsi à bousculer, d’une certaine manière, le préjugé fataliste collé à l’histoire de l’Algérie depuis l’indépendance. Un tel préjugé est renforcé par le conditionnement médiatique venant de France sur la base d’informations partielles et souvent unilatérales. C’est en se sens qu’il nous rappelle que la confédération des syndicats autonomes prépare une grève générale en septembre 2008. Là encore, l’observateur lucide s’interroge quant au contraste entre la spontanéité des émeutes récentes à Oran en particulier (magasins saccagés, voitures incendiées…) et le caractère programmé de la grève générale de septembre prochain. Car il faut nous rappeler la répression de l’insurrection du printemps 2001, où le pouvoir des généraux corrompus rappela à sa rescousse des prisonniers de droit commun et des terroristes islamistes libérés opportunément à l’occasion de la marche sur Alger (14 juin 2001). « Est-ce que les terroristes ne sont pas réactivés pour tuer le mouvement populaire en Kabylie ? » se demandait un membre du comité populaire de Béjaïa (Le jeune indépendant, 25 août 2001) éclairant ainsi les rapports troubles entre le pouvoir des généraux et la plupart des groupes islamistes. Le rappel de ce soulèvement insurrectionnel est nécessaire, car la tournure de l’article de Hassane Zerrouky, qui insiste bien plus sur les faits d’intolérance religieuse que sur les révoltes populaires contre l’intolérable, tendrait dans une certaine mesure à renforcer le fatalisme entretenu par les médias dominants.
Le deuxième article de Hassane Zerrouky est consacré au double attentat du 8 juin 2008 dans les gorges de Lakdaria (13 morts dont un ingénieur français) ; intervenu une semaine après la mort de six militaires dans la même région. Selon les informations recueillies par le journaliste de l’Humanité, « les attaques ont été revendiquées par l’ex-GSPPC agissant sous le label d’Al Qaeda au Maghreb islamique (BAQMI). »

Luttes d’influence au sommet de l’Etat

Dans l’article précèdent, Hassane Zerrouky nous informait des « accointances » de l’actuel Premier ministre algérien, Abdelaziz Belkhadem, avec les mouvements islamistes. Et cette complicité s’est traduite en particulier par le fait que « les ex-terroristes aujourd’hui repentis, ont de nouveau pignon sur rue. » Le soutien massif des hommes d’affaires saoudiens et des pays du golfe apporté au régime algérien, sous la forme de milliards de dollars investis dans le secteur bancaire et le tourisme de luxe, a pesé lourdement « dans le rapprochement entre le pouvoir d’Etat et les islamistes. » Les investissements dans les installations touristiques vont priver les fellahs des terres de la côte Ouest d’Alger comme les massacres de la « sale guerre » ont chassé les populations rurales des bourgades de la fertile Mitidja.
Mais là encore, il ne faut pas s’enfermer dans une vision unilatérale des rapports de force qui permet au pouvoir d’Etat de se maintenir en place. Le régime algérien bénéficie également des investissements colossaux dans le domaine des hydrocarbures à travers les multinationales occidentales : TotalFina Elf, E.N.I, British Petroleum etc… En vue de sécuriser cette chasse gardée, les Américains contrôlent le sud algérien à l’aide de stations d’écoute et du contrôle aérien de la NASA. Tout ceci montre à l’évidence le caractère mensonger de l’idéologie du « choc des civilisations ». Au sujet de cette mystification, il faut relire l’ouvrage de Miguel Chueca publié aux éditions CNT Paris. C’est l’Américain Samuel Huntington qui avait initié ce type de propagande après l’effondrement du bloc soviétique. Le président Georges W Bush reprendra, à partir des années 1990, cette idéologie pour justifier la double agression de l’Irak sous la pression du lobby militaro-industriel.
A première vue, les derniers attentats attribués à la branche Al Qaeda sembleraient contredire la « logique » d’un rapprochement entre le pouvoir d’Etat algérien et les différentes mouvances islamistes, en particulier les plus radicales qui « assurent qu’ils ne déposeront les armes que lorsque la Charia sera instaurée. »
Dans un simple compte rendu de l’actualité, il n’est pas possible de mettre totalement en lumière toutes les contradictions et toutes les luttes pour le pouvoir qui déchirent l’Algérie de 2008. Cependant, on peut supposer que les luttes d’influence actuelles ne sont pas sans rapport avec la candidature de Boutlefika à un 3ème mandat présidentiel. Comme d’ailleurs, la course au pouvoir, déjà amorcée pour la période post-Boutlefika. On assiste également à un renouvellement de la nomenklatura militaire à Alger.
Dans ce contexte, le peuple algérien ne peut entretenir une lueur d’espoir que s’il rejette les manipulations de toutes sortes. A cet égard, la prochaine grève générale prévue en septembre 2008 sera un test.
Que le soleil cru de la vérité éclaire les luttes tragiques du peuple algérien comme il éclairait les amandiers en fleur de Tipaza évoqués par Albert Camus !

Yves Cossic

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 171 - Juillet-Août 2008
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