Survie

Déby et Al-Bachir, ex-aequo pour le prix du meilleur incendiaire

(mis en ligne le 1er septembre 2008) - Sharon Courtoux

Alors que la situation régionale est toujours aussi tendue, les occidentaux misent toujours sur Idriss Déby pour faire tomber Béchir. Le président tchadien, tout aussi pyromane, n’a pourtant rien à envier à son homologue soudanais.

Le 2 février dernier, alors qu’une coalition de groupes rebelles tchadiens attaque la capitale du pays, N’Djaména, dans l’intention (déçue) de renverser Idriss Déby, plusieurs personnalités [1] de l’opposition non armée sont enlevées à leur domicile par la garde présidentielle et mises au secret. Parmi ces dernières, Ibni Oumar Mahamat Saleh, porte-parole de la coalition des partis de l’opposition, manque toujours à l’appel. Dès la fin du mois de février, diverses sources affirmaient que les opposants avaient été arrêtés à la suite d’informations émanant des services d’écoute de l’armée française. La France, un peu gênée aux entournures, avait réclamé une commission d’enquête [2] à son protégé Déby. Remis, le 5 août, au président tchadien, le rapport de la commission reste toujours confidentiel.

Des témoins manquants

Sans surprise, cette commission d’enquête ne nous éclairera guère sur cette disparition quand on sait qu’un certain nombre de personnes, dont le témoignage est pourtant capital, n’auraient pas été entendu. C’est le cas par exemple de Ramdane Soulaiman (directeur du contre espionnage de l’agence nationale de sécurité, ANS) et d’Adam Soulaiman (directeur du service B2 des renseignements militaires).

Tout comme un autre témoin, un français : un certain capitaine Daniel Goutte qui, selon le député N’Garlejy Yorongar, aurait assisté à l’extraction de sa cellule d’Ibni Saleh (mort ou vif, on l’ignore). Quant à ce lieu de détention, il n’aurait pas été visité par la commission afin de vérifier les affirmations et la description qu’en a faite N’Garlejy Yorongar dans sa déposition. On peut donc être sûr qu’Idriss Déby sortira blanchi des conclusions de la commission d’enquête. Personne n’en doutait d’ailleurs.

C’est également une tentative d’auto-assistance qu’a orchestré Déby en organisant, cet été, un simulacre de justice : il n’a fallu que quelques heures pour que soient condamnés à mort par contumace l’ancien président tchadien renversé par Idriss Déby, Hissen Habré et une douzaine de chefs rebelles déclarés coupables « d’atteinte à l’ordre constitutionnel, à l’intégrité et à la sécurité du territoire » [3]. Les derniers cités s’en amusent tout en confirmant leurs rebelles intentions. Habré, contre qui une procédure judiciaire est engagée au Sénégal, y est accusé de crimes et de violations des droits de l’homme. Si Déby espérait avoir concocté un mic-mac susceptible d’annuler la procédure engagée à Dakar en raison de l’impossibilité de juger une personne à plusieurs reprises pour les mêmes faits, c’est loupé : les accusations formulées à l’encontre d’Habré au Tchad ne sont pas les mêmes que celles instruites à Dakar.

Ancien compagnon de route d’Habré, co-auteur de crimes attribués à ce dernier, Déby peut s’attendre à ce que le procès de son grand ennemi Hissen évoque son propre rôle historique et cela sans mesure. Le maquillage du macabre curriculum vitae de Déby n’est donc pas pour demain.

Quoiqu’il en soit, le ministre sénégalais de la justice a confirmé la poursuite de la procédure contre Habré. Il a cependant ajouté que la seule condition à satisfaire pour son démarrage « c’est que la communauté internationale appuie le Sénégal en donnant les moyens financiers nécessaires à son organisation. » De mauvaises langues estiment que ce soutien financier pourrait encore tarder, la communauté internationale estimant que la hauteur des moyens réclamés dépasse les besoins réels. On finit par se demander qui, à part les victimes des tyrans tchadiens, a hâte de les voir répondre de leurs crimes.

Pendant ce temps, à Khartoum...

... la justice soudanaise a condamné à mort par pendaison une cinquantaine de responsables de l’attaque sur la capitale conduite, au mois de mai, par le Mouvement pour la Justice et l’Egalité (MJE), un groupe rebelle du Darfour. Parmi les condamnés figure le demi-frère de Khalil Ibrahim, chef du MJE, qui vient d’affirmer son intention d’attaquer à nouveau Khartoum si ces condamnations à mort étaient exécutées.

Par ailleurs, le MJE ne perd pas une occasion pour exprimer haut et fort le soutien d’Idriss Déby dans son combat contre Bachir, y compris, selon diverses sources, à l’occasion d’une récente tournée aux Etats-Unis.

Quant à l’opposition armée tchadienne, vouée à la chute d’Idriss Déby, plus disparate qu’unie, semble attirer des ralliements inattendus, notamment celui du très respecté président de l’Union des syndicats du Tchad. Djibrine Assali Hamdallah. Djibrine Assali a en effet rejoint l’Union des forces pour le changement et la démocratie [4] (UFCD, présidée par Adouma Hassaballah) dont il assume désormais le poste de vice-président.

Al-Bachir, ennemi n°1

Ce mouvement, comme d’autres, ne raisonne pas qu’à la pointe du fusil, mais toute opposition à Déby attire, au moins, un regard de sympathie dans la capitale soudanaise. Chacun contre son tyran finalement…

Comment espérer, dans ces conditions, que ces chefs d’Etat pyromane, identiquement nuisibles, débarrassent le terrain ? Et que le combat entre le Tchad et le Soudan par groupes rebelles interposés ne continue pas à se substituer à un objectif plus conforme aux intérêts de millions de gens ?

Selon des observateurs avisés, à une échelle plus globale, l’objectif premier serait la chute de Béchir considéré comme « l’ennemi principal ». Quitte pour une certaine communauté internationale à privilégier Déby. On ménagerait donc Satan pour atteindre son frère jumeau.

Sharon Courtoux

[1Dont Ngarlejy Yorongar et Lol Mahamat Choua.

[2Fin mars, la commission d’enquête nationale a été remaniée afin d’inclure en son sein, avec un statut d’observateur, des représentants de la communauté internationale, notamment l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) et l’Union européenne, représentée par la délégation de la Commission européenne à N’Djaména.

[3Une trentaine d’autres membres de la rébellion ont été condamnés à des travaux forcés à perpétuité pour « attentats dans le but de détruire ou de changer le régime » du président Déby.

[4Ce mouvement s’affirme ouvert à tous les Tchadiens désireux de se rassembler pour reconstruire leur pays et ne semble appeler à l’usage de la force qu’en désespoir de la cause.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 172 - Septembre 2008
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