Survie

Le génocide rwandais questionne la démocratie française

(mis en ligne le 6 septembre 2008) - Isabelle Méricourt

Au-delà de la simple
interprétation politique et
de l’instrumentalisation
de la complicité de génocide,
le contenu du rapport
rwandais sur l’implication
française dans cet événement
impose à la France un large
débat national.

On ne peut imaginer pire trou noir
médiatique qu’un début de mois
d’août, veille des Jeux olympiques,
pour communiquer le tant attendu rapport
Mucyo sur l’implication française dans le génocide
des Tutsi du Rwanda. Le gouvernement
rwandais ne pouvait l’ignorer. Dès lors,
beaucoup de questions se posent, largement
confortées par les recommandations mêmes
de ce rapport, dont l’une subordonne explicitement
la poursuite des accusations formulées
dans ses conclusions à un règlement politique
entre les deux pays. Pourtant, et ce n’est pas
rien, la commission Mucyo cite nommément
treize personnalités politiques françaises ainsi
que vingt militaires enjoignant « les instances
habilitées
(la justice rwandaise, NDLR) à
entreprendre les actions requises afin d’amener
les responsables militaires et politiques
français incriminés à répondre de leurs actes
devant la justice
 ». Parmi les accusés, les
Mitterrand père et fils, Alain Juppé, Édouard
Balladur, Hubert Védrine, Dominique De
Villepin ou François Léotard... On le voit, il
s’agit du sommet de l’État et donc l’affaire
devient simplement énorme dès lors qu’un
pays menace de poursuites pour « complicité
de génocide » les anciens dirigeants d’un
autre. Cela impose à la Nation tout entière
d’être correctement informée des termes du
débat simplement parce que ces élus ont agi
en notre nom, au Rwanda, comme d’autres
continuent à le faire ailleurs.

Il y a donc plusieurs façons d’aborder le
rapport Mucyo. Celle des analystes officiels
d’une presse consensuelle, consiste à s’arrêter
à l’interprétation strictement politique des
331 pages (plus 166 d’annexes) de l’enquête
rwandaise, comme une réponse aux mandats
Bruguière et l’élément d’un marchandage occulte
avec la diplomatie française (lire l’article Le rapport Mucyo et les médias français de ce numéro).

Évidemment, cette dimension sauterait aux
yeux d’un enfant. En brandissant ces seules
explications sous couvert d’un pseudo recul
nécessaire, ceux-là bétonnent, un peu plus, le
paravent des gouvernants de l’époque pour
qui l’affaire est entendue : la France n’a rien à
se reprocher, le reste n’étant qu’affabulations.
L’avantage de cette interprétation est qu’elle
n’exige pas de se plonger dans le rapport.
Pourtant, la lecture attentive du texte se révèle
une fois de plus accablante pour la France. Il
débute par un récit chronologique de l’histoire
contemporaine du Rwanda, pour ensuite
détailler, sous l’angle de la coopération française
militaire, politique et diplomatique, la
période du 1er octobre 1990 à août 1994. En la
matière, le texte s’appuie sur nombre de travaux
existants ne livrant pas d’informations
historiques nouvelles (travaux de Gérard Prunier,
Colette Braeckmann, Alison Desforges,
Patrick de Saint-Exupéry, la mission d’information
parlementaire en 1998, la commission
d’enquête citoyenne, etc.) .
Son intérêt n’est pas tant dans les révélations
que dans la synthèse remarquable qu’il propose,
celle d’un dossier dont tous les spécialistes
savent qu’il est complexe.

Une démonstration suffocante

Ainsi plutôt que de nous démontrer la responsabilité
machiavélique d’un gouvernement
français uni derrière le seul but d’exterminer
les Tutsi, le rapport reconstitue un puzzle
autrement complexe. Celui d’une complicité
bâtie comme un mille-feuilles, faite de divers
enjeux, dont aucun n’a pour finalité un génocide,
mais dont tous les acteurs partagent le
même mépris pour une population.
En ce sens, la démonstration est suffocante.
Lorsque l’enquête relate des faits, par essence
incontestable, la complicité française
devient patente, (dans son assertion du droit
international qui n’exige nullement participation
et pas nécessairement connaissance
du génocide, voir encadré). Car ce qui ressort
de chaque page du rapport, c’est que son niveau
d’implication, depuis octobre 1990, est
tel que la France ne pouvait ignorer ce qui
se passait en temps réel au Rwanda. Dans le
contexte de l’époque, on redécouvre que chaque
décision a été prise à l’aune des grands
préjugés géopolitiques français avec pour
dogme « la menace Tutsi ».
Si elle n’avait été rédigée par l’une des parties
en présence, cette relation des faits deviendrait
l’une des « bibles » historiques du génocide,
tant le rappel des faits est clair, synthétique
et précis. La description de l’imbrication
de la coopération militaire française dans les
Forces armées rwandaises (FAR) et les nombreuses
collusions développées en trois ans
par un petit groupe d’officiers des troupes de
marine et du Commandement des opérations
spéciales (COS), est assez édifiante.
Tout autant que le rôle de l’ambassadeur
Marlaud, le 7 avril, facilitant la constitution
du Gouvernement intérimaire rwandais
(GIR) dans les locaux même de l’ambassade
de France. Le coup d’état de la nuit était
ainsi avalisé. Il pourrait bien avoir été, plus
que l’attentat du Falcon présidentiel, le vrai
événement politique lançant le génocide.
En remettant bout à bout les événements de
cette période, tous avérés et assortis de nombreux
témoignages, la commission nous livre
une telle description de l’implication française
de l’époque que la question se pose : que
penserions-nous d’un pays à ce point compromis
avec les nazis ?

Là où le rapport Mucyo apporte des accusations
« nouvelles », c’est sur le comportement
des troupes françaises présentes sur
place au gré des opérations militaires décidées
entre 1990 et 1994. Le rapport impute
aux militaires de nombreux viols, des interrogatoires
musclés, des tortures et des massacres.
Les récits s’égrènent dans toute leur
horreur et la gravité des accusations portées
contre l’armée française exige au minimum
une contre-enquête objective. Sans que l’on
puisse penser que nos paras soient tous des
tortionnaires, l’histoire récente accrédite malheureusement
la plausibilité de certains de
ces récits (cf l’affaire Firmin Mahé en Côted’Ivoire).
Et le voyageur ayant observé certains
paras en opération extérieure africaine
accordera encore davantage de crédits aux
accusations du rapport Mucyo.
Finalement, le cadre dépasse largement le
contexte du Rwanda. L’Afrique toute entière
est, depuis cinquante ans, le terrain d’exercice
favori de nos ex-troupes coloniales, et
d’une certaine façon, malgré le caractère
spécifique du génocide de 1994, le rôle de la
France n’a guère été différent au Rwanda de
celui qu’elle tint et tient toujours dans ses excolonies
subsahariennes.

Cette fois, « ça a mal tourné »

Ainsi, il est absolument nécessaire de replacer
l’implication française au Rwanda dans
le contexte général de la Françafrique. Car
si cette fois, « ça a mal tourné » comme le
répètent discrètement et cyniquement le petit
cénacle de décideurs de l’époque, notre pays
se trouve encore du mauvais côté de la barrière
en soutenant, en 2008, les gouvernants sanguinaires
d’Idriss Déby, de Sassou Nguesso,
de Paul Biya ou de François Bozizé. Aucun
enseignement n’a été tiré de ce qui devrait
représenter, pour le pays, une catastrophe
nationale. Avoir été, avant, pendant et après,
aux côtés d’un gouvernement génocidaire, ne
mérite-t-il pas de s’interroger ? Cette simple
formulation, en soit synonyme de complicité,
devrait suffire à organiser un grand débat, à
commencer par la désignation d’une commission
d’enquête parlementaire.
Malgré son évidente instrumentalisation, ce
que nous dit le rapport Mucyo, c’est que le
génocide des Tutsi du Rwanda, est aussi une
affaire nationale strictement française, jetant
l’opprobre sur le fonctionnement même de
notre démocratie.

Isabelle Méricourt

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 172 - Septembre 2008
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