Survie

Le Joola remonte à la surface

(mis en ligne le 1er octobre 2008) - Mayacine Diouf

Le récent réchauffement entre Dakar et Paris est compromis par les mandats d’arrêts lancés par le juge français Jean-Wilfried Noël, visant neuf personnalités sénégalaises.

Le naufrage du ferry sénégalais Le Joola, le 26 septembre 2002, qui faisait la navette entre Dakar et Ziguinchor a été la plus grande catastrophe de l’histoire de la navigation maritime. Près de 2000 personnes y avaient perdu la vie. Pour les autorités, il était question d’abord de vents forts qui avaient provoqué le chavirement, avant que le président Wade ne mette fin à toutes les spéculations pour mettre en avant la responsabilité de l’Etat. Depuis, les familles sénégalaises ont été indemnisées. Pour la justice sénégalaise, l’affaire du Joola s’est arrêtée à la responsabilité du commandant du bateau. L’affaire vient de connaître un tournant judiciaire en France où les familles des 22 victimes françaises avaient porté plainte, en 2003.

Le juge d’Evry, Jean-Wilfried Noël, a lancé neuf mandats d’arrêts internationaux à l’encontre de personnalités sénégalaises dont l’ancienne Premier ministre du Sénégal, Mame Madior Boye, l’ancien chef d’Etat major des armées du Sénégal le général Babacar Gaye ainsi que plusieurs anciens ministres. Le rapport rédigé par trois experts maritimes français et sur lequel s’est basé le juge français, établit les causes de ce naufrage et indique le niveau de responsabilité des différentes personnalités sénégalaises.

Parmi les facteurs déterminants du drame, le rapport cite "le dépassement systématique du nombre maximal admissible de passagers", le vent, le roulis, la "non conformité" de certaines règles de sécurité et "le mauvais entretien du navire". Le Premier ministre sénégalais de l’époque, Mame Madior Boye est citée à plusieurs reprises pour avoir été au courant des défaillances techniques et négligences dans l’exploitation du ferry. Le rapport établi qu’en "qualité d’armateur et de gestionnaire du Joola, l’état-major de la Marine nationale a une responsabilité prépondérante" dans ce naufrage.

Des mandats d’arrêts lancés après l’entrevue, à Paris, entre Abdoulaye Wade et Nicolas Sarkozy. Ce qui a provoqué une réaction à la proportion de « l’offense » de la part du Sénégal. Selon La lettre du continent : […] Karim Wade, conseiller spécial de son père, a été reçu vendredi 12 septembre, accompagné de M°Robert Bourgi, par le secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant. Ce dernier a fait valoir l’indépendance de la justice dans la poursuite de ce dossier. Par la voix du fils du président, l’Etat sénégalais a pris acte de cette position et menace aujourd’hui la France de représailles judiciaires dans des affaires concernant des citoyens sénégalais maltraités en France, en particulier Mama Galledou brûlée vive dans un bus à Marseille[…]. Le président Wade est très remonté contre Paris et un collectif d’avocats vient d’être constitué pour faire face à « l’arrogance d’un petit juge en mal de popularité » selon l’un des avocats de l’ancien Premier ministre sénégalais mise en cause dans cette affaire.

Nationalisme de façade

La réciprocité est devenue l’arme brandie par l’Etat sénégalais au nom de la souveraineté nationale. Lors d’une conférence de presse, le 19 septembre dernier, la dizaine d’avocats - répartis en deux collectifs- commis par Dakar pour « mener la riposte », avait révélé que le procureur de la République devrait poursuivre « le zélé juge français » pour « forfaiture ».

Chose faite, le 25, quand la justice sénégalaise a lancé un mandat d’arrêt international contre le juge français. Le parquet de Dakar précisait que ce mandat « était consécutif à l’ouverture d’une information judiciaire pour des chefs de forfaiture et actes de nature à jeter le discrédit sur les institutions sénégalaises ».

Mais d’autres mandats d’arrêts internationaux pourraient être lancés par l’autre collectif d’avocats, garni de stars du barreau sénégalais, contre des responsables français comme Jean-Pierre Raffarin, Dominique de Villepin ou Nicolas Sarkozy, pour des faits qui ont eu lieu en 2005 (notamment l’incendie d’un immeuble parisien vétuste qui avait fait des victimes sénégalaises). Une escalade judiciaire voulue par le président Wade que l’opposition sénégalaise qualifie de puérile. Il faut rappeler que les neuf mandats d’arrêts internationaux lancés par le juge français ont été accueillis avec enthousiasme par les associations de victimes sénégalaises. C’est dire que leur indemnisation, suivie du classement du dossier par l’Etat sénégalais, n’a pas donné entière satisfaction puisque les responsables de cette catastrophe n’ont jamais été inquiétés. Certains ont même connu une promotion par la suite. Ce nouvel épisode est donc un camouflet insupportable pour Wade, capitaine à la barre du navire Sénégal qui tangue de plus en plus.

Mayacine Diouf

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 173 - Octobre 2008
Les articles du mensuel sont mis en ligne avec du délai. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez-vous
a lire aussi