Survie

Le spectre des élections de l’an 2000

(mis en ligne le 1er octobre 2008) - Maurice Fahe

En attendant les élections présidentielles prévues par les accords de Ouagadougou, il est urgent d’examiner les graves problèmes minant la Côte d’Ivoire. Toujours pas réglés, ils avaient été à l’origine du coup d’Etat du 24 décembre 1999.

En polarisant l’attention de la société ivoirienne tout entière et celle de la communauté internationale sur l’élection présidentielle, le chef de l’Etat Laurent Gbagbo, ses alliés, la rébellion et l’opposition politique ont réussi, comme en 2000, à détourner l’attention des graves problèmes à l’origine de la crise latente qui secoue le pays. L’objet n’est donc pas de spéculer sur la tenue ou le report de l’élection présidentielle, bien que cette question mérite bien qu’on s’y intéresse. Il s’agit, bien au contraire, d’aller au-delà de l’agitation frénétique pour examiner les conditions politiques dans lesquelles ces élections sont envisagées. Autrement dit, il s’agit de savoir si les grands problèmes à l’origine de la crise ont trouvé solution et si l’élection présidentielle a quelques chances de se dérouler dans des conditions acceptables de sécurité d’une part et d’autre part que sa tenue permette une véritable sortie de crise.

Or, on s’aperçoit que sur certaines questions essentielles, les politiques ont encore une fois botté en touche. Comme en 2000, la question foncière n’a pas été abordée alors qu’elle constitue un des problèmes clé de la crise ivoirienne. La loi sur le foncier rural votée en 1998, n’en est que la traduction la plus éclatante. Les régions Centre-Ouest et Ouest du pays constituent aujourd’hui de véritables zones de colonisation agricole au profit de population ivoirienne migrante des régions de savane et pré forestière du Centre mais surtout d’immigrants d’origine burkinabé. Avec la guerre, certaines de ces zones sont devenues de véritables enclaves dont l’accès est parfois soumis à un mot de passe. Des zones de culture de rente récupérées de force par les populations locales ont été quasi abandonnées après la récolte entraînant une baisse sensible de la production agricole. Sur la question foncière, tout reste donc à faire d’autant plus que la guerre a favorisé l’accumulation de tensions qui peuvent à tout moment gravement dégénérer. Vu la disposition des forces sur le terrain, tout autre conflit ouvert conduirait immanquablement à une véritable tragédie.

Sur le plan institutionnel, rien n’a été réglé non plus. Notamment sur la question essentielle de l’éligibilité des candidats à la présidentielle. On se souvient qu’en 2000, la classe dirigeante avait honteusement fermé les yeux sur les falsifications opérées par Robert Guei après que la campagne a été lancée. Même Alassane Ouattara, pourtant directement visé par ces nouveaux critères d’éligibilité, ni même son parti n’avait osé aborder cette question de fond. On connaît la suite. Une période sanglante va s’ouvrir avec le charnier de Yopougon (tuerie massive de dizaines de partisans d’Alassane Dramane Ouattara par des éléments de la gendarmerie nationale) survenu dans le contexte très tendu de l’élection présidentielle de 2000. Une élection réalisée dans des « conditions calamiteuses » comme l’a reconnu Laurent Gbagbo, quelques mois plus tard lors d’un Forum de réconciliation nationale. Dès lors, le pays a basculé dans un cycle de violences ininterrompu. L’éclatement en septembre 2002 de la rébellion constitue l’un des chapitres les plus douloureux.

Une Constitution qui pose problème

L’accord de Pretoria avait tenté de régler cette question cruciale. En vain, puisque au fond, l’article 35 de la Constitution n’a pas été reformé. Au-delà de ce point précis, la constitution est en elle-même un problème. En concentrant à la tête de l’Etat l’essentiel du pouvoir, en réduisant drastiquement celui de l’Assemblée nationale, en en faisant une simple chambre d’enregistrement, elle fait du chef de l’Etat un autocrate tandis que l’espace d’expression de l’opposition est réduit à la portion congrue. La majorité des acteurs de la société civile ivoirienne milite pour une réforme profonde de la constitution mise en place par Guéi et soutenue en son temps par le Front populaire Ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo. Il semblerait que Gbagbo donne enfin raison à ces revendications sauf qu’il subsiste une nuance de taille : il souhaite cette relecture constitutionnelle après l’élection présidentielle.

Comme en 2000, la question de la nationalité des personnes vivant en Côte d’Ivoire avant l’indépendance de 1960 n’a pas été clairement tranchée. De même, le sort des personnes nées en Côte d’Ivoire entre 1960 et 1972, période au cours de laquelle le fait de naître en Côte d’Ivoire, conférait automatiquement la nationalité ivoirienne n’est pas non plus clairement tranché. Sont-elles ivoiriennes d’office, ou comme il semble se dessiner, doivent-elles demander la nationalité ivoirienne ?

Par ailleurs, le chef de l’Etat a récemment prit une ordonnance qui donne à tout citoyen le droit de dénoncer l’inscription d’un autre citoyen sur les listes électorales pour des motifs divers. S’il juge, par exemple, qu’il est étranger. Et si d’aventure, la commission électorale ne suivait pas le requérant, celui-ci pourrait faire appel devant le Tribunal de 1ère instance dont la décision définitive est susceptible de non recours. Une façon de piétiner le droit de vote et une vraie bombe à retardement. Sur toutes ces questions, les politiques semblent s’être tacitement mis d’accord pour rejeter, sur l’hypothétique futur président, le soin de les régler.

Dans ces conditions, il faut faire preuve d’un optimisme très mesuré quand on évoque une possible sortie de crise en Côte d’Ivoire tant les problèmes restent encore en suspens, du désarmement à l’identification des populations, de la reconstitution de l’état civil à l’affaire des déchets toxiques du Probo Koala (le procès a débuté le 29 septembre sans l’affréteur du navire, Trafigura) sans oublier l’affaire du charnier de Yopougon.

Pendant ce temps, la stratégie de Laurent Gbagbo est de délégitimer et d’affaiblir la rébellion (les insurrections et manifestations répétées dans les zones contrôlées par les rebelles constituent une traduction de cette volonté) afin de prendre à terme le contrôle total du pays avec ou sans élection.

Etat des forces politiques

C’est vrai que l’étoile politique de Laurent Gbagbo a pâli quelque peu et il n’est pas du tout certain qu’il sera élu. Aujourd’hui, même si beaucoup de jeunes continuent d’en faire leur candidat, l’affaire des déchets toxiques, le pillage de la filière café cacao et des ressources pétrolières, l’enrichissement illicite et ostentatoire de ses partisans ont plombé sa cote de popularité.

La question est celle de savoir si l’on peut élire Gbagbo sans reconduire les rapaces de sa suite. Le camp patriotique n’est donc plus aussi soudé et majoritaire qu’au début de la crise. L’aile consciemment nationaliste, vaguement anti-impérialiste qui a participé de bonne foi à la lutte à ses côtés s’en est détachée. Cette aile était représentée par le quotidien Le Courrier aujourd’hui disparu. De plus, entre les patriotes et les militants du Front populaire Ivoirien (FPI), ce n’est pas le grand amour. Les jeunes victimes de l’expédition sanglante de la force Licorne en novembre 2004 aux abords de l’Hôtel Ivoire à Abidjan ont, pour le moment, été abandonné à leur sort. En résumé, la désaffection vis-à-vis du régime est croissante. Bien sûr, il faut prendre en compte les nombreux groupuscules composés de transfuges du PDCI de l’ancien président Konan Bédié, du Rassemblement des républicains (RDR) et de l’Union pour la démocratie et la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI) qui se sont constitués à la faveur de la crise. La question est celle de leur poids réel sur le terrain. Cela dit, il y a un reflux massif de militants vers le PDCI. Dans ces circonstances, l’opposition, même désunie, peut gagner les élections. Mais si Konan Bédié dispose de réserves de voix importantes, notamment chez les populations Baoulé migrantes de l’Ouest, Alassane Ouattara part, lui, avec un sérieux handicap tant il est insidieusement associé par le pouvoir à la rébellion. Il ne sera, en effet, pas aisé pour Alassanne Ouattara de faire campagne, sans danger, dans l’ouest du pays, notamment à Guiglo Duékoué et dans le fief présidentiel, Gagnoa, où sévissent les milices. Bref, l’horizon n’est pas très dégagé d’autant plus que la situation sociale n’est guère brillante avec la cherté de la vie et quatre millions de jeunes sans emploi. Les conditions de vie se sont gravement dégradées, plus de 45% de la population a basculé dans la misère. La fièvre jaune est réapparue, les épidémies de fièvre typhoïde sont quotidiennes, Abidjan a l’allure d’une ville sinistrée. Le fardeau de la dette continue d’absorber plus de 30% du budget. Le gouvernement n’est pas capable de tirer les enseignements de plus de vingt ans de politique d’ajustement structurel. Tous ses efforts semblent orientés vers l’atteinte du point de décision offrant l’accès au bénéfice de l’initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PTTE). En conséquence, le gouvernement paie cash 118 milliards de Fcfa d’arriérés de dette à la Banque mondiale mais ne fait rien ni pour les entreprises nationales ni pour le peuple soumis au pain sec.

Les hypothèques qui pèsent sur la Côte d’Ivoire sont donc nombreuses, et la haine, malgré les apparences reste vivace.

Maurice FAHE

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 173 - Octobre 2008
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