Survie

Oui, la France savait…

La face cassée de la République (épisode 2)

(mis en ligne le 1er octobre 2008) - Alain Gauthier

Alors que se préparent les commémorations des quinze ans du génocide des Tutsi rwandais en avril 2009, nous rappellerons, chaque mois, dans une série d’articles intitulée « La face cassée de la république » la complicité de la France dans cette tragédie. Ce mois-ci, le témoignage d’Alain Gauthier, président du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR)

Ce n’est un secret pour personne, la France savait. Il n’était pas nécessaire d’attendre la publication du rapport Mucyo, le mois dernier, pour s’en persuader, même si la plupart de nos responsables politiques ne veulent toujours rien entendre. De nombreuses études avaient déjà mis en lumière le rôle déterminant de l’Etat français dans son obstination à soutenir un régime aux abois qui avait fait de l’extermination des Tutsi son objectif prioritaire. La France connaissait ses amis, elle les a soutenus militairement et diplomatiquement au lieu de chercher à les convaincre de renoncer à la solution finale qui atteindra son paroxysme en avril 1994.

Puis-je évoquer quelques souvenirs personnels ? Le 29 janvier 1993, après l’intervention de Jean Carbonare (président de Survie à l’époque) sur Antenne 2, j’avais écrit à François Mitterand pour le supplier de faire entendre raison au président du Rwanda, Juvénal Habyarimana. Je terminais ma supplique par ces mots : « Agissez vite avant qu’il ne soit trop tard ». Une réponse datée du 15 février me parvenait, signée de Gaëtan Gorce, chargé de mission à la Présidence, affirmant que la France jouait « un rôle actif au Rwanda pour que les parties en conflit parviennent à un accord global permettant le rétablissement de la paix ».

Ma lettre ayant été transmise au ministère des Affaires Etrangères, une autre missive datée du 3 mars et signée d’un conseiller technique, Emmanuel Delloye, faisait un historique des interventions françaises au Rwanda et soulignait que « la France était guidée par une volonté de stabilisation et un souci d’apaisement ». L’opération Noroît, et son renforcement en 1992, était justifiée par le souci de protéger nos ressortissants. Evoquant la rupture du cessez-le-feu du 8 février par le Front patriotique du Rwanda (FPR), mon interlocuteur rappelait que « la France déployait des nouveaux efforts pour amener les deux parties à reprendre le cours des négociations ». Propos diplomatiques s’il en est qui ne répondaient pas, bien évidemment, aux questions pressantes que je posais.

Lorsque le premier mars 1994, mon épouse étant rentrée précipitamment de Kigali, j’ai à nouveau interpellé le Président de la République pour l’implorer d’agir avec urgence auprès de son homologue rwandais, ma lettre est restée cette fois sans réponse… Nous savions alors que l’irrémédiable allait se produire. Nos responsables politiques de l’époque savaient et ils ont continué à soutenir un régime qui allait mener à son terme ses visées mortifères.

Avec l’opération Turquoise, un nombre important de planificateurs et d’acteurs du génocide ont pu trouver refuge dans notre pays, et en particulier des membres des Forces armées Rwandaise (FAR). Force est de constater que l’Etat français a trouvé auprès de certaines structures de l’Eglise catholique un renfort de poids : Wenceslas Munyeshyaka continue son ministère à Gisors, Claver Kamana est hébergé chez les religieuses de Saint-Joseph à Annecy, Dominique Ntawukuriryayo, le cousin de l’archevêque de Kigali, travaillait au Secours Catholique de Carcassonne et à la Pastorale des migrants, pour ne parler que de ceux-là. Et près de quinze ans plus tard, aucun d’entre eux n’a encore été jugé.

L’inertie de la justice

Le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) ayant renoncé au transfèrement de Wenceslas Munyeshyaka et de Laurent Bucyibaruta, la France a cependant pris l’engagement, devant la communauté internationale, de les traduire en justice. Il est à craindre que les exigences et les délais fixés par le TPIR ne soient pas respectés. Mais notre patience a des limites.

Quinze ans après, les parties civiles se heurtent à l’inertie d’une justice qui reconnaît ne pas avoir les moyens de travailler efficacement. Il faut avouer que la rupture des relations diplomatiques entre le Rwanda et la France ne favorise pas le travail des juges qui ne pourront pas se dispenser de mettre en place des commissions rogatoires. On aimerait cependant être associés plus étroitement à toutes les affaires judiciaires dans la mesure où toutes ont été initiées par des individus ou des associations telles que le CPCR, Survie, la FIDH, la LDH ou la Communauté Rwandaise de France.

Le long des parties civiles

Etre partie civile dans des dossiers qui ont trait au génocide des Tutsi, c’est se confronter à une multitude d’obstacles tous plus difficiles à surmonter les uns que les autres. Etre partie civile, c’est chercher à débusquer les présumés génocidaires partout où ils se trouvent ; et ce travail est d’autant plus complexe que plusieurs d’entre eux se sont refait une virginité, se sont réinventé un passé qui leur permet de passer inaperçus. Etre partie civile, c’est devoir enquêter sur place, au Rwanda, afin de recueillir les témoignages que certains repentis acceptent de donner (assez souvent d’ailleurs pour minimiser leur propre responsabilité), ou les plaintes que les rescapés hésitent aujourd’hui à déposer parce que leur confiance en la justice est fortement émoussée. Etre partie civile, c’est traduire d’innombrables documents pour permettre à nos avocats, que l’on ne peut rémunérer à la hauteur de leur travail, de rédiger les plaintes. Etre partie civile enfin, c’est accepter de lutter, jour après jour, au détriment de toute vie personnelle, contre l’inertie de la justice, c’est affronter le regard des bourreaux qui voudraient que les victimes baissent les yeux.

La France sait ce qui s’est passé au Rwanda en 1994 et la justice de notre pays, loin de nous aider à traduire les génocidaires devant ses instances, traîne les pieds et entrave les actions que nous tentons de mettre en place.

A l’heure où des extraditions vers le Rwanda sont à l’étude, la Cour de Cassation de Paris annule une décision prise à l’encontre de Claver Kamana et va jusqu’à le remettre en liberté, dans l’indifférence générale. Même décision de remise en liberté à Toulouse dans l’affaire Bivugabagabo. Et tout cela au mépris des victimes ! Quant à Isaac Kamali, il comparaît libre et, ayant obtenu la nationalité française depuis plusieurs année, il semble attendre sereinement la décision qui le concerne. Si dans ces trois dossiers les extraditions ne sont pas prononcées, on est en droit d’attendre que le Parquet poursuive à son tour. Et s’il ne le fait pas, ce sera une nouvelle fois aux associations plaignantes de se mettre au travail. Nous devons déjà nous y préparer.

Plus personne ne peut aujourd’hui ignorer le rôle que l’Etat français a joué au Rwanda en 1994. En disant cela, il est hors de question de dédouaner ceux qui, Rwandais pour la plupart, ont commis le génocide. Mais en armant le bras des tueurs, en les aidant à s’organiser puis à fuir, en les accueillant complaisamment sur son territoire, on se rend complice. Nous avons besoin de vérité, et donc de justice. La France s’honorerait de nous aider à ce que tous ceux qui ont participé à ces crimes odieux aient à répondre devant la justice. Nous n’aurons de cesse, sans haine ni esprit de vengeance, de réclamer que justice soit rendu pour l’honneur des victimes et de leurs familles. La justice française doit prendre sa part dans l’établissement de cette vérité et de cette justice que nous réclamons tant.

Alain Gauthier

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 173 - Octobre 2008
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