Survie

Une situation toujours instable

(mis en ligne le 1er octobre 2008) - Jean-Baptiste Dzilan, alias Dimas Dzikodo

Le Togo est un pays ruiné par plus de quatre décennies de règne sans partage du pouvoir RPT marqué par la corruption, la gabegie, l’ethnocentrisme, la mal gouvernance, les détournements des deniers publics avec pour résultante une économie sous perfusion internationale, la faillite de nombreuses sociétés d’Etat, l’effondrement des ponts, la dégradation avancée des infrastructures routières. Et pourtant ce pays regorge de ressources inestimables qui sont privatisées par un clan ou une famille qui en dispose comme bon lui semble. En l’absence d’une Cour des Comptes que le pouvoir rechigne à mettre en place comme le prévoit la constitution, aucune information ne filtre sur les recettes fiscales, parafiscales, douanières, portuaires, forestières, minières.
Aucune idée sur les recettes des sociétés d’Etat dont la plupart sinon la totalité, sont dans les mains des proches et amis de Faure Gnassingbé.
Selon des économistes, ces ressources financières suffisent à l’Etat togolais pour financer des secteurs prioritaires comme l’éducation ou la santé. Mais tous ces fonds s’évaporent laissant le pays dans un état de désolation et de paupérisation des populations sans précédent ; les gouvernants préférant acquérir des appartements onéreux avec l’argent du contribuable dans les capitales occidentales. Dans cette logique, la mendicité demeure à ne point douter la seule option des gouvernants.

De la nomination de Gilbert Houngbo à la table ronde des bailleurs de fonds de Bruxelles

Face donc à cet immobilisme de plus en plus inquiétant, Faure Gnassingbé cherche des moyens pour sauver son pouvoir agonisant. Il débarque, à la surprise générale, son Premier ministre, Komla Mally, et nomme à sa place deux jours plus tard un certain Gilbert Houngbo, inconnu des togolais, mais pas de la sphère onusienne où il officiait jusque là comme directeur Afrique du PNUD avec rang de sous-secrétaire général des Nations-Unies. C’est le 4ème Premier ministre en trois ans pour Faure. Atterri comme un cheveu dans la soupe, c’est à lui que Faure assigne la mission de redresser économiquement et socialement un pays. Conscient du manque de confiance des bailleurs de fonds et des partenaires, Faure sollicite Gilbert Houngbo pour servir de caution à son pouvoir décadent. L’objectif est de se servir de l’ex-directeur Afrique du PNUD et secrétaire général adjoint des Nations-Unies pour attirer les bailleurs de fonds vers le Togo.
C’est dans cette perspective qu’après la formation d’un gouvernement pléthorique, une importante délégation togolaise s’est rendue à Bruxelles, le 17 septembre, à la rencontre des bailleurs de fonds. Contrairement aux contre-vérités distillées au sein de la population, la rencontre de Bruxelles n’est pas une initiative des bailleurs de fonds, encore moins de l’UE, mais bel et bien du gouvernement togolais qui a pris soin d’inviter les partenaires. En d’autres termes, cette rencontre aurait pu se tenir à Lomé, à Kpalimé ou n’importe où au Togo quand on sait que tous ces partenaires ont leurs représentations dans la capitale togolaise.
Mais le fait de l’avoir organisé dans la capitale belge participe de cette manœuvre de désinformation du pouvoir consistant à faire croire que c’est une initiative de l’UE visant à aider le Togo. La présence de l’avocat du régime togolais, le thuriféraire Louis Michel à cette table ronde participe de cette manœuvre.

Sur le résultat même de la table ronde, le discours et les commentaires triomphalistes du gouvernement togolais tranchent avec la réalité. Les 600 milliards de promesse sur trois ans assortis de conditions brandies comme un trophée de guerre par le gouvernement de Faure n’est qu’une goutte d’eau dans la mer d’autant que la moitié des fonds avait été déjà annoncée par les partenaires avant la rencontre de Bruxelles et devait servir à l’apurement des dettes extérieures du Togo. En réalité, les partenaires présents à cette rencontre se sont juste contentés d’écouter le gouvernement togolais exposer à sa manière la situation du pays. Ils ont en fin de compte manifesté des intentions d’accompagner le Togo à condition que des réformes essentielles soient engagées dans les plus brefs délais. C’est-à-dire les réformes institutionnelles et constitutionnelles inscrites dans l’APG que Faure et ses amis refusent de mettre en œuvre mais aussi les réformes économiques. Et dans ce domaine, la liste est longue : l’assainissement des finances publiques, la lutte contre la corruption, l’évasion fiscale, la maîtrise des dépenses budgétaires, la réforme des banques ou la mobilisation des ressources internes, etc. Ce n’est qu’après avoir entamé ce gigantesque chantier avec des résultats probants que le gouvernement de Faure peut espérer de ses partenaires une bouffée d’oxygène. La rencontre de Bruxelles aura donc débouchée, une fois de plus, sur la même feuille de route réclamée depuis 1993, par l’UE, au mauvais élève qu’est le Togo.

La vérité, dans cette histoire, est que du côté des partenaires, l’on est conscient que le problème togolais est politique avant d’être économique. Et tant que les choses en resteront en l’état actuel, aucun investisseur sérieux ne prendra le risque de mettre un franc CFA dans un pays où l’instabilité règne. C’est dans ce sens qu’à la suite de la rencontre entre Gilchrist Olympio et Alain Joyandet à Paris, le 25 septembre dernier, la France à rappelé aux autorités togolaises qu’elle veillerait à ce qu’aucune candidature sérieuse ne soit écartée de la présidentielle de 2010 ; une manière de dire clairement à Faure Gnassingbé que les réformes constitutionnelles demeurent une priorité pour Paris qui n’est plus disposé à accepter des élections approximatives sur fond de massacres au Togo. La France tiendra-t-il parole ? L’avenir nous situera.

Les victimes de 2005 attendent l’arrestation et le jugement des bourreaux

L’accord politique global signé le 20 août 2006 semble avoir relégué au second plan la question des victimes de la présidentielle de 2005. Les leaders de l’opposition togolaise obnubilés par le partage du pouvoir ont capitulé sur les questions essentielles à savoir le retour à la constitution de 1992, le découpage électoral, la question de l’impunité pour signer, dans la précipitation, un accord vide qui faisait la part belle au pouvoir en place. Ils sont allés jusqu’à accepter un processus de réconciliation remontant l’histoire du Togo jusqu’en 1958.
Du pain béni pour le pouvoir RPT qui cherchait désespérément à noyer les massacres de 2005 dans un simulacre de réconciliation. La conséquence immédiate fut l’organisation des consultations avec l’appui suspect des Nations-Unies à travers le HCDH et certains ONG de la place. Ce processus décrié aussi bien par la population que par les responsables politiques a abouti à la remise d’un rapport aux autorités qui préconise une commission « vérité et réconciliation » prenant en compte les victimes des violences au Togo depuis 1958.
Du coup le pouvoir a réussi à sauver la tête des bourreaux et des commanditaires des massacres d’avril 2005 dont la plupart des bénéficiaires sont aujourd’hui au sommet de l’Etat. Parallèlement les autorités judiciaires, sur pression du pouvoir politique, multiplient les obstacles en augmentant de façon exponentielle la caution pour les victimes qui ont choisi par l’intermédiaire de certaines ONG poursuivre les bourreaux devant les tribunaux. Les plaintes déposées à cet effet sont toujours dans les tiroirs de la justice togolaise.
Cette pratique qui consiste à empêcher les victimes d’obtenir justice pour protéger les bourreaux est très inquiétante à un an et quelques mois de la présidentielle de 2010 qui risque, au regard de son enjeu, de voir les vieux démons ressurgir. Tant que le pouvoir en place ne s’inscrira pas dans un processus sérieux visant à faire la lumière sur les massacres de 500 à 1000 togolais lors de la prise du pouvoir de Faure en 2005, tout discours sur la réconciliation ne serait que pur mensonge.

Le cas Atsutsè Agbobli ou le retour des barbouzes ?

Le vendredi 15 août au moment où l’ensemble des chrétiens et surtout catholiques étaient dans les différentes paroisses pour célébrer l’Assomption de la vierge Marie, des pêcheurs découvraient sur la plage en face du Foyer des Marins le corps nu et sans vie d’un homme qui sera identifié comme Joachim Atsutsè Kokouvi Agbobli ; historien, journaliste, politologue et leader du parti politique le Mouvement pour le Développement national (MODENA). L’information se répand rapidement en ville comme une traînée de poudre.
Dans un Togo à tradition de violations des droits de l’homme et d’impunité consacrée, l’opinion conclut vite à un assassinat surtout que le politologue n’était pas du genre à caresser le pouvoir en place dans le sens du poil. Cette apréhension de l’opinion a été confortée quelques heures plus tard par un communiqué laconique du ministre de la Sécurité et de la Protection Civile qui conclut à « une mort voire suicide par noyade » sans qu’aucune enquête policière et judiciaire n’ait été menée au préalable.
Face à la psychose générale, doublée d’une mobilisation de la presse et des leaders d’opinion afin que, pour une fois au Togo, la vérité jaillisse, le gouvernement et les autorités judiciaires ont fait semblant de se saisir de l’affaire. La suite a été une série de démarches sans méthode et des conclusions confuses ajoutant encore de la suspicion sur le pouvoir en place.
Le médecin requis pour l’autopsie, le professeur Napo-Koura, déclare dans ses conclusions que la victime « serait décédée d’une intoxication médicamenteuse suite à des produits absorbés » mais dans le même rapport il dit « n’être pas en mesure de donner la composition chimique des produits ingurgités parce que le Togo ne dispose pas de matériels adéquats pour ce genre d’analyse. » Dans le rapport du procureur de la République et selon les dépositions des témoins à savoir le sieur Djondo à qui il aurait rendu visite peu avant sa disparition, le docteur Moise Fiadjoe, responsable de la clinique où Atutsè Agbobli a été admis, il ressort que « le leader du MODENA avait des difficultés financières et des problèmes particuliers qui l’ont poussé à se donner la mort. »

Ce rapport largement diffusé sur les médias d’Etat et repris par notre confrère Jeune Afrique où Agbobli avait travaillé en tant que chroniqueur politique n’a convaincu personne surtout qu’il laisse en suspend de nombreuses interrogations.
Sur insistance de la famille, de la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH) et de l’opinion, une contre-autopsie a été pratiquée par un médecin légiste venu des Etats-Unis et dépêché par le Haut Commissariat des Nations-Unies pour les droits de l’homme. Les résultats de cette analyse sont attendus pour le mois d’octobre. Quant à Joachim Agbobli, il a été inhumé le 13 septembre 2008 à Kpélé Adéta dans son village natal en présence d’une nombreuse foule.
Les Togolais sauront-ils un jour la véritable cause de la mort de ce digne fils de la nation qui ne faisait jamais mystère de ses idées et ses intentions ? L’inhumation n’a-t-il pas définitivement clos le feuilleton Agbobli qui laisse le goût d’une œuvre inachevée ? Dans un pays où depuis 1963, le régime refuse de faire la lumière sur les assassinats politiques, les disparitions, il est à craindre que la lumière ne jaillisse jamais dans ce dossier. La tragique disparition du leader du MODENA relance la question des violations des droits de l’homme et de l’impunité érigée en méthode de gouvernement par un pouvoir illégitime, prédateur, vomi par la population mais qui continue de se maintenir par la force brute aidé par des réseaux françafricains.
Car à ce propos, la stratégie utilisée pour faire disparaître Agbobli fait penser à quelques missions de barbouzes. Les observateurs avisés se penchent plus sur la thèse d’un enlèvement suivi d’un assassinat politique.

Dimas DZIKODO

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 173 - Octobre 2008
Les articles du mensuel sont mis en ligne avec du retard. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez-vous
Pour aller plus loin
a lire aussi